*Par M. l'abbé HÉNOCQUE, Président. *
*Lu dans la Séance publique du 19 novembre 1876. *
Messieurs,
Avant de soumettre à cette honorable assemblée quelques aperçus sur les
Beaux-Arts au temps de Charlemagne, il est convenable, ce me semble de
rendre un hommage public à la générosité des bienfaiteurs de notre
Société, qui nous permet d'honorer le talent et d'encourager les travaux
scientifiques.
La bienveillance du premier magistrat de notre cité nous permet même
d'élargir l'enceinte de nos réunions, pour que notre parole arrive à
toutes les personnes qui s'intéressent à nos études et aux nouvelles
recherches que nous avons la mission de récompenser.
- 1 -
- 2 -
Il est, Messieurs, des intelligences supérieures à qui il ne suffît pas
de servir la science par des travaux remarquables, par des collections
d'objets d'art amassées au prix d'énormes sacrifices. La Providence leur
ayant assez libéralement départi ses dons, assuré cette auream
mediocritatem^1 <#sdfootnote1sym> dont parle le poète, elles croient ne
bien acquitter leur dette envers le pays, qu'autant qu'elles stimulent
le zèle et l'émulation de ceux que dévore la même passion. C'est
pourquoi elles laissent des fondations destinées à perpétuer l'élan
qu'elles ont imprimé à des études chéries. Que leurs espérances se
réalisent, vous en auriez la preuve, Messieurs, si je vous énumérais les
œuvres que nos concours ont suscitées depuis 1863. Notre Bibliothèque
s'est enrichie d'écrits très sérieux sur plusieurs villes de notre
province et sur leurs institutions, sur des églises, des abbayes, de
nobles familles, sur les antiquités d'un canton et même sur
l'archéologie préhistorique. Ce que l'avenir nous réserve de
découvertes, nous l'ignorons; mais nous sommes toutefois persuadés que
le sol où nos pères ont laissé tant de glorieux souvenirs, sera encore
remué par d'infatigables travailleurs, et qu'il n'y aura point que
Texilo qui ouvrira son âme à ces douces rêveries qu'éveille le nom de la
patrie :
Nescio qua natale solum dulcedine cunctos^2 <#sdfootnote2sym>
Attrahît, immemores nec sinit esse sut.
Lorsque viendra l'heure de grouper les faits principaux de notre
histoire locale, de décrire les mœurs et - 3 - les usages de nos pères,
avec quel empressement on ouvrira ces pages fécondes, où de patientes
recherches ont recueilli tout ce qu'on peut savoir sur les hommes et les
choses de la Picardie !
Gloire ! Messieurs, aux fondateurs de nos concours, à ces amis si
éclairés de la science, qui ont trouvé le secret de dissiper les
ténèbres du passé et de faire produire au grand jour les trésors cachés
depuis des siècles dans nos archives et nos bibliothèques publiques ou
privées.
Nos études, souvent arides, resserrées qu'elles sont dans d'étroites
limites que nous nous faisons un devoir de respecter, n'offrent
d'attrait qu'à un public choisi. Du moins, Messieurs, nous sommes
heureux de pouvoir offrir ici l'expression sincère de notre
reconnaissance aux hommes éminents placés à la tête des administrations
départementales, ou recommandables par leurs dignités et leurs
fonctions, qui ont voulu, par leur présence, nous assurer de leurs
sympathies.
Dans le Moyen-âge, la Foi et les Beaux-Arts ont écrit sur nos monuments
religieux et civils les admirables pages d'un livre scellé pour les
générations suivantes. D'un seul trait de plume, les artistes les plus
sérieux, les historiens les plus autorisés biffèrent toute cette époque
de ténèbres et de barbarie. Il a été donné à notre siècle de faire lire
à ceux que n'aveuglent point des préventions incurables les merveilles^3
<#sdfootnote3sym> des conceptions chrétiennes, d'ajouter à la splendeur
des arts libéraux toujours honorés dans notre patrie, de - 4 - montrer
sous son véritable jour une époque qu'on croyait avoir étudiée
consciencieusement et qui nous cachait encore des œuvres éminemment
sociales, les inspirations de son architecture et des beaux-arts qui
marchent toujours à sa suite.
Que nos premiers historiens aient déploré les désastres, les calamités,
les cruautés de l'âge de fer, rien de plus juste ; mais qu'ils aient
laissé dans l'ombre les efforts prodigieux de l'Église pour dompter les
barbares^4 <#sdfootnote4sym> et les initier à la pratique des sciences
et des beaux-arts, c'est une grande faute dont il ne restera bientôt
plus de trace.
En méditant le règne d'un Empereur qu'un éloquent prélat appelait
dernièrement le plus grand roi de la France, il m'a toujours semblé,
Messieurs, que le Tout-Puissant a voulu incarner le génie chrétien dans
le fondateur de nos sociétés modernes, comme il a incarné la grandeur
dans son nom. En effet, ne voyons-nous pas que Charlemagne, en même
temps qu'il pose dans ses Capitulaires, dans ses lettres aux évêques,
dans ses instructions aux Missi Dominiciy la pierre angulaire et les
plus fortes assises d'un empire^5 <#sdfootnote5sym> chrétien, recommande
aussi qu'on s'occupe des belles-lettres, des églises, de leur
ornementation, des peintures destinées à faire lire au peuple toute
l'économie des mystères du christianisme. Un des fils de la Saxe
vaincue, essayant de chanter dans un grand poème le fondateur du nouvel
empire, s'exprimait ainsi : « Si vous comptez ses victoires, les guerres
qu'il a heureusement terminées, les royaumes et les peuples qu'il a - 5
- soumis, vous vous étonnerez qu'il ait eu des heures de loisir pour
lire et composer des ouvrages ; mais si après cela vous considérez les
études littéraires auxquelles il a donné une forte impulsion, vous
admirerez comment ce prince, si passionné pour les sciences, a pu gagner
tant de batailles. »
Charlemagne n'a point donné son nom à son siècle comme les Auguste, les
Léon X, les Louis XIV ; toutefois les sublimes inspirations de l'art et
de la poésie n'ont point manqué à son règne. Quoique son école du Palais
ne se soit pas élevée à cet apogée de perfection dont chaque peuple
n'offre pas deux exemples, elle n'est pas pour cela restée stationnaire
; encore moins pourrait-on accuser cette époque de décadence et
d'ignorance. Affirmer, d'après un texte d'Eginard certainement mal
interprété par quelques écrivains modernes, que Charlemagne ne savait
pas même écrire, accuser les jeunes seigneurs de sa cour d'avoir été
élevés dans l'ignorance des belles-lettres, c'est dénaturer l'histoire
et accréditer des erreurs préjudiciables à la société chrétienne ; car
l'Église revendique avec raison, pour les siècles où elle tenait le
sceptre de la science, les progrès compatibles^6 <#sdfootnote6sym> avec
ses institutions.
On est bien plus près de la vérité quand on cherche à établir que, si
les Normands^7 <#sdfootnote7sym> n'avaient pas étouffé dans le sang et
les ruines amoncelées sur leur passage ce foyer de lumière qui
commençait à éclairer le royaume des Francs par les écoles épiscopales
et monastiques, les grandes conceptions de Charlemagne auraient produit
d'admirables résultats. L'activité - 6 - intellectuelle et artistique
dont le 13^e siècle devint le point culminant, n'aurait pas été
fatalement reculée jusqu'au règne de Saint-Louis.
Mais je n'ai point le temps de porter mon attention sur les études et
sur l'action exercée par l'humble et savant Lévite^8 <#sdfootnote8sym>
d'Albion, qu'un publiciste moderne appelait le premier ministre
intellectuel de Charlemagne. Je ne veux m'occuper ici que des Beaux-Arts
: ils ont trouvé aussi dans le puissant Empereur un généreux protecteur.
Son règne a produit des œuvres remarquables que ses contemporains ont
osé comparer aux monuments de l'ancienne Rome et à ce que l'antiquité
nous a laissé de plus admirable. Nous ne saurions dire aujourd'hui, par
l'absence des points de comparaison, ce qu'il y a d'excessif dans cette
admiration ; mais, quand même l'orgueil national ou la flatterie
auraient exagéré le mérite des travaux du 9^e siècle, ce langage nous
prouve que le grand législateur moderne, au milieu de toutes ses
sollicitudes, ne cessait de travailler à la civilisation des nouvelles
races, en leur offrant des splendeurs qu'elles n'avaient jamais connues.
Du reste Charlemagne avait vu Rome, sinon dans l'éclat de sa gloire
antique, au moins dans la majesté pure et sereine dont elle brillait
sous le gouvernement sage et pacifique des souverains pontifes. La
magnificence de ses églises, sans cesse enrichies par les libéralités
des vicaires de Jésus-Christ, lui enseignait de quelle manière la foi et
la piété consacrent à l'Éternel ce qu'il y a de plus précieux sur la
terre. Qui dira ce que la Rome nouvelle reçut de la générosité de - 7 -
deux illustres papes, contemporains de Charlemagne, Adrien 1^er et saint
Léon III ? Le bibliothécaire Anastase a signalé leurs dons en lampes ou
couronnes de lumières, en vases sacrés d'un travail incomparable, en
mosaïques, en broderies et étoffes précieuses. Son curieux inventaire
nous révèle une prodigalité dont nous n'avons plus d'idée dans notre
siècle, où l'on ne songe guère à étaler son luxe dans les pompes du
culte divin. Le chiffre des offrandes du pape Adrien énumérées par
Séroux d'Agincourt s'élève environ à la somme de 1,800 livres d'or et de
1,800 livres d'argent : somme vraiment prodigieuse pour cette époque.
Les présents^9 <#sdfootnote9sym> de saint Léon ne sont pas moins
multipliés ni moins considérables.
Remarquons en outre que l'art n'avait point péri en Italie. L'église
l'avait pris sous sa protection et sauvé au milieu de la dissolution
universelle. Il est vrai que les barbares avaient beaucoup détruit ;
mais les papes ne cessaient de rallumer le feu sacré que le Créateur^10
<#sdfootnote10sym> a déposé au sein des sociétés, pour élever les âmes
vers le beau et l'auteur de tout bien.
Ce n'est pas en vain que Charlemagne contempla les monuments chrétiens
de la Rome moderne et les ruines toujours imposantes de l'empire écroulé
sous les coups redoublés des barbares : il essaya de lutter avec cette
double civilisation. C'est pourquoi son règne est salué comme une
renaissance des lettres et des Beaux-Arts, renaissance éphémère, si l'on
veut, mais qui ne diminue en rien les éloges si bien mérités des
contemporains, et qui permet à l'histoire moderne - 8 - de redire que «
ce grand homme resplendit dans tout ce qui a été exécuté en son siècle. »
Pour que le nouvel empire des Francs ne le cédât point à celui des
successeurs d'Auguste, il fonda, dit un ami passionné de l'art, des
villes, des forteresses, des palais, des églises magnifiques, des forts
qui, après des invasions formidables, étonnaient encore les peuples : il
appela des artistes des contrées étrangères, leur donna une royale
hospitalité dans ses palais et mit toutes les ressources de son empire à
leur disposition. Eginard nous a laissé la description suivante des
travaux exécutés à Aix-la-Chapelle, dont le site grandiose l'avait
séduit comme les Romains, « Poussé par sa dévotion, il bâtit à Aix une
basilique d'une grande beauté, l'enrichit d'or, d'argent, de magnifiques
candélabres, l'orna de portes et de chancels de bronze massif; il fit
venir, à grands frais, de Rome et de Ravenne, les colonnes et les
marbres qu'il ne pouvait tirer d'aucun autre endroit. Il fit don d'une
grande quantité de vases sacrés d'or et d'argent. Les ornements, les
vêtements destinés au clergé étaient si nombreux que, lorsqu'on ce
célébrait les divins mystères ou les offices publics, les clercs des
derniers ordres, (par exemple les portiers), n'avaient pas besoin de se
servir de leurs habits du siècle.
La Chapelle d'Aix, ce monument si célèbre dans l'histoire des empereurs
d'Allemagne, doit avant tout sa renommée et son éclat au grand et
magnifique Empereur. Le temple de Frédéric Barberousse, dont - 9 -
l'archéologie a plus d'une fois décrit les richesses artistiques, a-t-il
effacé la splendeur de celui du 9^e siècle ? Il est permis d'en douter,
quand on considère les difficultés vaincues par Charlemagne et l'audace
de l'entreprise.
Que d'hommes mis en mouvement pour exécuter ses volontés ! Quelle
distance d'Aix à l'Italie ! Que d'obstacles naturels ! Quel poids et
quelle quantité de matériaux à transporter !
D'autre part, si nous cherchons à nous rendre compte des décorations de
la basilique, nous verrons les scènes les plus touchantes de l'Ancien et
du Nouveau Testament représentées, soit par la peinture et la sculpture,
soit dans quelques-unes de ces brillantes mosaïques qu'on avait copiées
sur les murs des sanctuaires de Rome. Sur le pavé, d'autres mosaïques
remplaçaient nos dalles modernes ; elles formaient des tableaux qui
rappelaient aux chrétiens des souvenirs des divines miséricordes ou le
jugement final D'éclatantes tapisseries, des tentures relevées par des
broderies, où l'or et l'argent avivaient des tissus de soie, ornaient
les parties les plus saillantes de l'édifice. L'orfèvrerie, déjà arrivée
à un degré de perfection que nos procédés modernes n'ont guère
surpassée, avait semé ses ciselures, ses pierreries, ses émaux sur les
vases sacrés et tout le luxe de son art sur les objets les plus précieux
que renfermait le trésor. C'est pourquoi tous ces objets avaient acquis
par la finesse et la délicatesse de l'exécution une valeur bien
supérieure à celle de la matière.
- 10 -
Près de l'église s'élevait le palais. Les architectes et les artistes de
l'époque comblèrent toutes les ressources de leur talent et de leur
science pour que le nouveau monument fût digne de la basilique et de la
majesté impériale. Charlemagne y fit peindre les allégories des sept
arts libéraux et *de ses guerres contre les païens*. On admirait
surtout, disent les chroniques, le portique conduisant du palais à
l'église, si richement décoré qu'il passait pour une des merveilles de
l'époque. L'art eut aussi à s'exercer sur les salles destinées aux
audiences, aux diètes, aux conciles : sur les splendides pavillons que
l'empereur avait préparés pour sa nombreuse famille : sur les
appartements qu'on réservait pour les officiers de l'Empire, les
ambassadeurs, les députés des provinces.
Faut-il mentionner d'autres églises ? nous avons celles de Francfort et
de Ratisbonne : d'autres palais somptueux et d'un travail parfait,
*egregii operis*, selon l'expression d'Eginard ? nous citerons ceux de
Nimègue, de Spire, de Schelestadt, d'Eugelheim près Mayence. On remarque
en particulier dans ce dernier que cent colonnes supportaient le toit de
l'édifice, que les portes de la basilique étaient dorées et les murs
ornés de peintures, où l'on avait représenté des faits bibliques : car
les Saintes Écritures étaient la méditation^11 <#sdfootnote11sym>
habituelle de Charlemagne et des principaux seigneurs de la cour, plus
graves dans leurs mœurs et plus austères dans leur vie privée que ne le
disent certains historiens.
Les archéologues, dans les diverses classifications -11- qu'ils ont
établies pour distinguer les genres d'architecture, parlent du style
Lombard ou Carlovingien, style lourd, trapu, sans grâce ni ornements. Il
nous reste, en effet, quelques édifices à peu près contemporains du
grand empereur, où l'on constate des signes de la décadence de l'art.
Les malheurs des temps sous ses successeurs expliqueront au besoin cette
triste nécessité de bâtir vite et d'une manière toute rustique. Mais ce
blâme ne pourrait atteindre les constructions de Charlemagne : il ne
manquait pas d'architectes habiles ni d'artistes recommandables par la
perfection de leurs travaux. L'Italie et Byzance lui en envoyèrent
autant qu'il pouvait en désirer. Pendant que l'Occident sous
l'inspiration des traditions catholiques procurait à l'art des
ressources inépuisables, les empereurs iconoclastes dénudaient leurs
églises et leurs monastères, en brisant ou lacérant dans leurs fureurs
insensées les images vénérées des saints. Les artistes réduits à la
mendicité fuyaient une terre inhospitalière et venaient offrir leurs
services aux princes de l'Occident. Les moines, victimes de leur
soumission à la foi de leurs pères et proscrits, cherchaient un asile
dans les monastères de l'Église latine où ils étaient accueillis avec
empressement. Là ils cultivèrent les arts qui leur étaient familiers et
contribuèrent largement à cette rénovation que nous étudions en ce moment.
Que l'art Byzantin ait germé alors sur le sol de la France et de
l'Allemagne, que son architecture, sa sculpture et sa peinture s'y
soient acclimatées, les his- 19 - toires et les rares monuments de cette
époque que le temps ou les Normands ont épargnés en font foi.
Sainte Sophie, le chef-d'œuvre, l'idéal . de l'architecture byzantine, a
imprimé son cachet sur plusieurs monuments antiques de notre patrie. Les
basiliques carlovingiennes de l'ère romano-byzantine lui ont emprunté
non seulement ses coupoles, mais aussi ses motifs de décoration, comme
quelques seigneurs francs, plus byzantins que Charlemagne, ont cherché à
rivaliser avec les grands dignitaires de l'Orient par leur faste et le
luxe de leurs vêtements.
En l'absence même de ces auxiliaires si habiles, l'art national aurait
suffi à Charlemagne pour l'exécution de ses projets gigantesques : il
s'offrait alors dans toute l'énergie de sa virilité. Sans parler des
architectes nationaux, comme l'abbé Ânastase qui a tracé les plans de la
chapelle d'Aix, les écoles de Limoges avaient hérité des talents et du
savoir-faire de saint Eloi ; ses disciples copiaient ses chefs-d'œuvre,
quand ils n'avaient pas un génie créateur, et inondaient toute la France
de travaux justement admirés. Dans presque toutes les communautés
religieuses, des moines, connus sous le nom d'aurifices, étaient initiés
à tous les secrets de l'orfèvrerie. Le moine Théophile, en exposant la
technique de leurs procédés, ne se posait point en inventeur. Des
artistes francs osèrent se comparer aux maîtres de Byzance et de l'Italie.
Quod nulltts veniens Romana e génie fcibrivit
Soc vir barbarica proie peregit opus.
- 13 -
Ces deux vers, dans leur rudesse, nous montrent quelle confiance les
artistes francs avaient en leur propre talent.
* Les grands travaux entrepris par Charlemagne, ses largesses
incroyables aux églises de Rome et surtout à la basilique de saint
Pierre dont il s'était constitué l'avoué en acceptant le titre de
Patrice, auront leur explication dans une des plus belles conquêtes de
cette époque.*
* L'heure du châtiment^12 <#sdfootnote12sym> avait sonné pour les
barbares spoliateurs de l'Empire romain. Les Huns ou Avares, surpris,
acculés et vaincus dans leurs impénétrables rings ou forteresses, par
Pépin, fils de Charlemagne, se virent à leur tour dépossédés des trésors
amoncelés par leurs pères. « Jamais, dit Eginard, il n'y avait eu autant
d'or et d'argent chez les Francs qu'au moment où ils se furent rendus
maîtres de cet immense butin et de ces dépouilles opimes. A la vue de
tant de richesses, ils ont dû se croire bien pauvres jusqu'à ce jour. » *
* Mais au lieu de se les approprier, le généreux empereur distribua les
fruits de ses conquêtes aux églises, aux monastères, à ses officiers et
à ses guerriers, en réservant toutefois la plus belle part au Souverain
Pontife et à l'église de saint Pierre. On ne s'explique bien que par ce
développement extraordinaire de la richesse publique, cette
efflorescence d'églises, de monastères, de majestueux édifices qui
surgissent au sein des solitudes comme au milieu des grandes villes, les
inventaires de cathédrales et de -14 - monastères qui donnent tant
d'intérêt aux chroniques qui nous les ont conservés. *
Quelques détails sur les constructions de cette époque nous permettront
d'apprécier les travaux du IX^e siècle ; c'est un complément nécessaire
à ceux de l'empereur qui ne cesse de stimuler les seigneurs et les
princes de l'Église.
Anségise, abbé de Fontenelle ou saint Wandrille, bâtit un monastère dont
les dimensions ne le cèdent en rien à nos palais modernes. Les offices
ou lieux réguliers forment un vaste quadrilatère dont chaque face mesure
1200 pieds en longueur. Les édifices s'élèvent à une hauteur de 61
pieds. Un grand appareil de maçonnerie en pierres calcaires cimentées à
la chaux et au sable, une charpente en cœur de chêne, des fenêtres
garnies de vitres, des plafonds et des murs richement décorés par un
habile peintre de l'église de Cambrai, une basilique qui domine la masse
des bâtiments par une élégante pyramide, des vases précieux en or et en
argent, des croix d'or merveilleusement travaillées, des autels dont les
tables étaient couvertes de figures d'argent parfaitement ciselées ;
tout nous fera apprécier de quelle manière les Beaux-Arts étaient
cultivés dans les monastères.
Saint Benoît d'Aniane prépare avec une magnificence inconnue jusque-là
un monastère pour mille moines, avec trois églises et des oratoires
disséminés dans l'enceinte sacrée, pour aider au recueillement et à la
solitude des hommes de prière. Sept candélabres étaient placés autour de
l'autel de la principale église -16- et rappelaient celui de Salomon par
leurs lames d'or, leurs lis, leurs couronnes. Sept lampes d'une égale
richesse ornaient le chœur. Leurs conques ou bassins qu'on remplissait
d'huile répandaient, dans les grandes solennités, une lumière si vive
que la nuit était pour ainsi dire changée en jour.
Le comte Guillaume s'enfuit au désert de Gellone dont il fait un nouveau
Carmel et qu'il peuple de fervents disciples . L'asile qu'il leur
prépare n'est pas moins remarquable par la richesse des décorations que
par l'élégance des constructions.
Ces détails deviendraient fastidieux si je les prolongeais. Un mot
cependant encore sur les monastères de Corbie et de Saint-Riquier, les
plus beaux fleurons de l'ordre monastique dans notre diocèse. Deux
célèbres ministres de Charlemagne, Adhélard et Angilbert se sont
associés avec zèle à leur maître vénéré dans cet immense mouvement de
rénovation.
L'abbé de Corbie bâtit un monastère pour trois ou quatre cents moines
avec trois belles églises. Sous son gouvernement son abbaye fut appelée
la Rome des Gaules, à cause des insignes reliques que sa tendre piété y
avait rassemblées de toutes les églises de la chrétienté.
Angilbert, l'abbé favori de Charlemagne, - ses historiens ont dit son
gendre - ; la Société des Antiquaires sait que ce titre serait un
mensonge sur mes lèvres, - Angilbert, dis-je, porte le nom de second
fondateur de Centule, parce qu'il en renouvela entièrement les
constructions. En 709, on célébrait avec - 16 - une grande pompe, en
présence de douze évêques, la Dédicace de trois églises sur le sol
patrimonial légué, par saint Riquier à ses fils spirituels. Un cloître
triangulaire reliait entre elles les trois basiliques et les
appartements destinés à l'usage des moines. Le palais abbatial devait
bientôt recevoir Charlemagne et sa famille. Les chroniques n'ont garde
de l'oublier ; il était digne de ces hôtes illustres. Le nouveau
monastère de Centule fut, comme Aix-la-Chapelle, orné de marbres
transportés à grands frais de l'Italie.
La basilique de Saint-Sauveur, ornée de toutes les grâces du style
byzantin et surmontée de deux grandes coupoles, aurait été, au dire
d'Hariulfe, l'église la plus remarquable de cette époque. La mosaïque du
chœur était composée de porphyre de diverses couleurs, dont la réunion
formait un travail incomparable. Malgré les désastres qu'avait subis le
monastère, elle restait intacte à la fin du 15^e siècle, et Jean de la
Chapelle en était tellement émerveillé qu'il ne pouvait s'imaginer qu'il
en existât une plus belle dans l'univers.
Je renonce à décrire ici, après saint Angilbert, les travaux exécutés
dans les églises de Centule. Ils s'élèvent à plusieurs millions de notre
monnaie. Les présents^13 <#sdfootnote13sym> de Charlemagne à son cher
Homère, les revenus du monastère, les offrandes déposées au tombeau de
saint Riquier, lui procurèrent des ressources suffisantes pour doter ses
églises de trois ciborium revêtus de lames d'or et d'argent, de grands
calices d'or, de lampes et de châsses d'or et d'argent, d'autels parés -
17 - avec la magnificence que pouvait imaginer l'amour ardent dont parle
le Prophète-Roi: Domine dilexi decorem domus tuœ^14 <#sdfootnote14sym>.
Rappelons en terminant que Charlemagne légua dans son testament des
objets d'art d'un prix inestimable. Nous signalerons particulièrement
trois tables d'argent : la première représentait la ville de
Constantinople ; la seconde la ville de Rome ; sur la troisième,
supérieure en poids et en travail, on avait gravé une sphère composée de
trois zones qui renfermait la description de l'univers. Ainsi la science
et l'art avaient réuni leurs efforts dans l'exécution de ces monuments.
Après ce tableau, et je n'ai fait qu'effleurer la matière, il est
permis, ce me semble, de compter le plus grand de nos monarques parmi
les protecteurs des Beaux-Arts. Les œuvres tant admirées en leur temps
ont disparu à peu près partout. Mais les descriptions abondent dans les
vies des saints. Les chroniqueurs ont vu, touché, contrôlé ce qu'ils
écrivent. Si le langage de la science leur est moins familier que celui
de l'ascétisme, les études sérieuses de notre siècle combleront
facilement les lacunes de leurs écrits. Bientôt, je l'espère, l'histoire
de Charlemagne ne contiendra plus seulement le récit d'héroïques faits
d'armes, mais aussi celui de ses pacifiques conquêtes dans les régions
encore inexplorées des Sciences et des Beaux-Arts^15 <#sdfootnote15sym>.
notes de page
Cyvard mariette
1 <#sdfootnote1anc>Un petit patrimoine, une fortune suffisante, les
douceurs d'une petite aisance... Vers du poète Horace
2 <#sdfootnote2anc>« La terre natale nous attire tous par je ne sais
quelle douceur. » Ovide. /Pontiques/. I.I.35
3 <#sdfootnote3anc> Ce premier trait est intéressant puisque seul le «
christianisme » était aux commandes, dans tous les domaines de la Picardie.
4 <#sdfootnote4anc>Serait-il possible d'affirmer que les barbares
appréciaient particulièrement de se venger des massacres commis par nos
apôtres chrétiens, par prosélytisme et avidité.
5 <#sdfootnote5anc>En posant les pierres d'un tel empire, il enterrait
par la même occasion toute « opposition » à ses conceptions.
6 <#sdfootnote6anc> J'apprécie cette formulation toute cléricale, pour
m'interroger sur le fait qu'une institution, pour se protéger, puisse
interdire, de fait, tout progrès « incompatible » avec ses institutions.
A-t-elle développé un enseignement de base?
7 <#sdfootnote7anc>Ne serait-il pas établi que les Normands s'en
prenaient au christianisme et à tout ce qui le représentait parce que
l'empereur des Francs passait au fil de l'épée ou au rouleau compresseur
toute idéologie contraire à Son Christianisme et anéantissait tout ce
qui ne se convertissait pas au christianisme?
8 <#sdfootnote8anc>/Alcuin/ d'York, en vieil anglais Ealhwine, latinisé
Albinus
9 <#sdfootnote9anc>Dans le même temps, quelles sommes consacrait-on aux
hommes ?
10 <#sdfootnote10anc> Cette théorie sur le besoin d'Admiration
pouvait-elle autant négliger les besoins de base ?
11 <#sdfootnote11anc>Le sang de quatre mille cinq cents Saxons sur la
même place pouvait aider en rappelant les plaies du Christ, ses
maîtresses lui ont donné des enfants... dans le lot, ajoutons que ses
propres filles... ce bon prince sut confier l'autorité temporelle et la
juridiction civile aux évêques, lesquels n'hésitèrent pas à dépouiller
son fils Louis... Excellent législateur, les démons ayant publié dans
les airs que ceux qui ne payaient pas la dîme avaient causé la disette,
ce bon Charlemagne augmenta cet impôt!
12 <#sdfootnote12anc>Ainsi, se trouver vaincu s'est être châtié, et
Rome, et les armées Romaines qui étaient parties prenantes dans
l'établissement du martyrologe chrétien devait être vengées, la logique
est une logique de raisonnement. Un homme qui se bat pour son pays, pour
sa liberté, s'il n'est chrétien mérite donc un Châtiment! L'empereur
voleur des Saxons, mais le droit par la conquête prime tout, pillard des
Avares, devenait bienfaiteur de l'église ! Rome absous le crime de celui
qui sert les intérêts de l'église!
13 <#sdfootnote13anc>Pourrait-on encore s'étonner que les Normands aient
manifesté le désir de récupérer une partie de leurs « trésors »?
14 <#sdfootnote14anc>Seigneur j'ai aimé par dessus tout la beauté de
votre maison
15 <#sdfootnote15anc>L'abbé nous dresse une réclame, autre mot pour
publicité on commence à dire communication, de l'église et de
Charlemagne. Quelques traits sont savoureux de mauvaise foi toute
chrétienne. Lorsque l'église justifie ainsi les comportements d'un grand
« capitaine » qui la sert en superstitieux soumis à la voix des prêtres,
lorsque l'église désigne la science et les arts qui pourraient
compromettre l'institution, il devient possible de s'interroger sur le
pouvoir, confié à une institution, à un homme, sur l'exercice qui peut
être fait de ce pouvoir mis, volontairement ou non, entre les mains d'un
fanatique qui arme d'autres fanatiques.
Lorsque la nation trouve des candidats à une élection qui cherchent à
être élu par des voix fanatiques, ladite nation est en danger!
L'heure de l'humanité n'est pas à s'abaisser devant une institution, un
fanatisme quelconque, elle est à construire la dignité humaine et à
respecter et faire respecter cette dignité.
Les admirateurs des pillards, des voleurs d'hier sont les tortionnaires
d'aujourd'hui!
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