Le spiritisme[1] (1), affirment ses adeptes, a précédé la psychologie expérimentale, comme l'astrologie et l'alchimie ont précédé l'astronomie, la chimie. Pourquoi chaque habitant de la terre n'aurait-il pas dans l'autre monde son esprit ou son image ? Pourquoi certains êtres ne seraient-ils pas investis du privilège de converser psychiquement avec les défunts, avec les esprits des vivants ou leurs images ? Claude Bernard ne confesse-t-il pas que l'absurde suivant la science n'est pas toujours impossible ? Comment expliquer les cas de télépathie si nombreux, sinon par ces esprits intermédiaires entre Dieu et les hommes, qui habitent l'air ou les planètes ? Swedenborg, sceptique, philosophe [68] naturaliste jusqu'à l’âge de cinquante-huit ans, a tout d'un coup une vision, des révélations qui se continuent pendant vingt-sept ans ; il se considérait comme un organe de communications entre le monde des esprits et celui des corps, et il regardait son pouvoir de communication comme un office de nt le Seigneur l'avait investi.
Or, voici comment Herder réfute Swedenborg, et la réponse s'applique à la doctrine spirite toute entière : « Enfin, les mystères que Swedenborg prétend découvrir dans le monde des esprits sont écrits dans l'esprit et le coeur de chacun. Voyez ce qui se passe en nous. Dès notre enfance, les pensées se forment en images. L'imagination, sans laquelle l'intelligence n'agit pas, est la faculté spéciale de ces opérations. La faculté de traduire nos pensées en images pour nous-mêmes, nous la possédons aussi à l'égard des autres. Qu'est-ce, si ce n'est cela, que l'art que pratiquent les poètes, les peintres, les musiciens, les orateurs ? Les penchants, les passions, la seule habitude, opèrent de même sans avoir recours à l'art. Cela suffit pour nous expliquer, page par page, tout l'empire des anges et des esprits de Swedenborg. En effet, comment cet artiste parle-t-il avec ses anges ? Comme on parle avec ses pensées : ses anges et ses esprits sont ses créations. »
Kant, qui se montre beaucoup plus rude, dit brutalement à propos de Swedenborg : « Jadis on brûlait de temps à autre les adeptes du monde spirituel ; il suffira désormais de les purger. » Un autre savant rappelle le mot du cocher de l'astronome Tycho-Brahé : « Vous pouvez être fort entendu dans les choses du ciel, mais [69] pour ce qui est du monde, vous n'êtes qu'un fou. »
Cependant, il convient de donner une définition plus précise du spiritisme, et l’on ne saurait mieux faire que de résumer Allan Kardec. D'après lui, le spiritisme est la science de tout ce qui se rattache à la connaissance des Ames ou esprits du monde invisible, cl à leurs manifestations ; il touche à toutes les branches de la philosophie : métaphysique, psychologie, morale. Avant l'invention du microscope, on ne soupçonnait guère l'existence des infiniment petits. Pourquoi donc n'y aurait-il pas dans l'espace des êtres échappant à nos sens ? Qu'on se rappelle les innombrables erreurs de la science officielle, Christophe Colomb, Galilée, traités comme des insensés ou des hérétiques, l'invention de Fulton repoussée par l'Institut et Napoléon 1er ! Le spiritisme n'est pas une religion, mais une science fondée sur l'existence d'un monde invisible formé d'êtres qui ne sont que les âmes de ceux qui ont vécu sur la terre ou dans d'autres globes. Ces êtres ont une enveloppe, le périsprit, sorte de corps semi-matériel, vaporeux, diaphane, qui, en certains cas, et par une espèce de condensation ou de disposition moléculaire, peut devenir visible et même tangible. Cette enveloppe existe pendant la vie du corps, et, à sa mort, l'âme ne se dépouille que de l'enveloppe grossière ; elle conserve la seconde, comme lorsque nous quittons un vêtement de dessus pour ne conserver que celui de dessous. Le périsprit sert de lien, d'intermédiaire entre l'âme cl le corps. Aussi bien les esprits se transportent partout ; rapides comme la pensée, ils pénètrent tout, aucune substance [70] ne leur fait obstacle ; ils sont parmi nous, A nos côtés, nous observent sans cesse, constituent une des puissances de la nature ; leurs manifestations ont pour résultat la preuve irrécusable de l'existence de l'Ame, de son individualité après la mort, de la vie future ; c'est la négation des doctrines matérialistes, non plus par des raisonnements, mais par des faits. Il y a, d'ailleurs, une véritable hiérarchie dans le monde des esprits : les uns intelligents et bons ; d'autres ignorants, légers ou malveillants. Ainsi la plupart des faits réputés merveilleux seraient le produit de l'action du monde invisible sur le inonde visible, et rentreraient ainsi dans le domaine des faits naturels.
Les communications entre les esprits et les vivants se font par les médiums, les initiés, les savants de cette science, les prêtres inspirés de cette religion.
Ceux-ci présentent de fort nombreuses variétés, et on les distingue, paraît-il, en médiums à effets physiques, à communications intelligentes, voyants, parlants, auditifs, sensitifs, dessinateurs, polyglottes, poètes, musiciens, écrivains, etc. : de tous les moyens de communication, l'écriture est à la fois le plus simple, le plus rapide, le plus commode et le plus usité. Quant aux médiums à effets physiques, ils nous révèlent les pensées des esprits par des phénomènes matériels, coups frappés, tables parlantes : au moyen d'un certain nombre de coups de convention, on obtient des réponses par oui ou par non, ainsi que la désignation des lettres de l'alphabet qui servent à former des mots ou des phrases.
[71]
Vous avez entendu parler de ce savant qui, afin de mieux étudier et combattre certaines maladies, commençait par se les inoculer. Sans prétendre l'imiter, j'ai essayé quelque temps de m'inoculer la maladie spirite, et suivi les séances de la Société des spirites du Palais-Royal (depuis longtemps elle a quitté ce domicile et transporté ses pénates près de Cluny).
L'appartement était à deux et même à trois fins.
M. Leymarie, grand prêtre du spiritisme français, y logeait avec sa famille : il accueillait les visiteurs avec beaucoup de courtoisie. Deux pièces de dimension moyenne, communiquant l'une avec l'autre et pouvant contenir cent personnes, servaient aux réunions de la société ; deux autres renfermaient une bibliothèque spéciale : il faut bien vivre et subvenir aux frais du culte, payer l'impression de la Revue spirite. Or, les fidèles n'appartiennent pas aux classes les plus riches en général, et beaucoup de spirites n'ont ni le courage ni la générosité de leur opinion : la crainte du ridicule paralyse tout en France, et le spiritisme ne compte guère de martyrs.
A la porte d'entrée, on lisait sur une plaque cette inscription : Société d'études psychologiques. En effet, ces messieurs se croient avant tout des psychologues, des spiritualistes quintessenciés, des spiritualistes à la centième puissance ; non seulement ils s'occupent de spiritisme, mais de magnétisme, de télépathie, et ils font de tout cela le mélange le plus singulier.
Les salles des séances ne présentent rien de bien extraordinaire : une grande armoire-bibliothèque, des [73] bustes de spirites célèbres, quelques dessins d'artistes spirites, une grande table avec l'inévitable tapis vert, et tout ce qu'il faut pour écrire ; un piano spirite, des tables spirites, et des cadres avec des inscriptions morales : « Faites le bien ; Aimez la vérité. »
Par exemple, il faut admirer le public. Soixante ou quatre-vingts personnes en moyenne, beaucoup de femmes. Les hommes appartiennent, en général, au commerce ; des petits rentiers, des employés, quelques officiers en retraite. Quelles figures et quelles conversations ! Un physionomiste, un romancier, trouveraient là d'étonnants sujets d'études. Je me rappelle avoir causé avec une dame qui donne chez elle des séances d'esprits réincarnés : rien de singulier comme de l'entendre conter ses visions et ses apparitions, mêlées à des théories socialistes du plus haut goût.
Mais je m'attarde aux bagatelles de la porte. La séance commence. M. Leymarie prend place à la table avec plusieurs dames et un gentleman à la chevelure inspirée, qui tient un crayon. Il commence par lire une prière, de nt voici le texte : « Nous prions le Seigneur Dieu tout-puissant de nous envoyer de bons esprits pour nous assister, d'éloigner ceux qui pourraient nous induire en erreur, et de nous donner la lumière nécessaire pour distinguer la vérité de l'imposture. Écartez aussi les esprits malveillants, incarnés ou désincarnés, qui pourraient tenter de jeter la désunion parmi nous et nous détourner de la charité et de l'amour du prochain. Si quelques-uns cherchaient à s'introduire [73] ici, faites qu'ils ne trouvent accès dans le coeur d'aucun de nous.
« Bons esprits, qui daignez venir nous instruire, rendez-nous dociles à vos conseils ; détournez-nous de toute pensée d'égoïsme, d'orgueil, d'envie et de jalousie ; inspirez-nous l'indulgence et la bienveillance pour nos semblables, présents ou absents, amis ou ennemis ; faites enfin qu'aux sentiments de nt nous serons animés, nous reconnaissions votre salutaire influence...
« Nous prions notamment l'esprit d'Allan Kardec, notre guide spirituel, de nous assister et de veiller sur nous. »
Et à la fin de la réunion :
« Nous remercions les bons esprits qui ont bien voulu venir se communiquer à nous ; nous les prions de nous aider à mettre en pratique les instructions qu'ils nous ont données, et de faire qu'en sortant d'ici, chacun de nous se sente fortifié dans la pratique du bien et de l'amour du prochain.
« Nous désirons également que ces instructions soient profitables aux esprits souffrants, ignorants ou vicieux, qui ont pu assister à cette réunion, et sur lesquels nous appelons la miséricorde de Dieu. »
J'ai sous les yeux un petit volume intitulé Prières et Méditations spirites, qui en contient un assortiment pour les principales circonstances de la vie : actes de foi, d'espérance, prières pour les médiums, pour les enfants, les agonisants, les suicidés, les obsédés, les ennemis du spiritisme, le tout terminé par des vers de Lamartine et de Victor Hugo, par une belle invocation [74] de Voltaire à Dieu. On ne peut s'empêcher de songer que tout cela ressemble terriblement au rituel catholique que les auteurs de ces prières ont trop souvent démarqué. Comparez, par exemple, l'oraison dominicale spirite avec le Pater noster :
« Notre Père, qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié ! Que votre règne arrive ! Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel ! Puissions-nous gagner honorablement notre pain de chaque jour ! Puissions-nous mériter le pardon de nos offenses, et toujours pardonner à ceux qui nous ont offensés ! Puissions-nous résister à toute tentation et nous délivrer du mal ! Ainsi soit-il ! »
Après la prière, M. Leymarie lit aux fidèles les nouvelles intéressantes de la France et de l'étranger. Un tel a vu un feu follet, et il demeure persuadé que c'est l'âme de sa mère ; une dame raconte les manifestations qu'elle a reçues ; celui-ci a assisté à un congrès de spirites en Belgique ou aux Etats-Unis (M. Leymarie raconte qu'il y a 6 millions de spirites dans ce pays-là, heureux peuple !) ; celui-là, soudain, a rencontré son chemin de Damas. Il y a à Londres un médium qui fait tourner toutes les cervelles, et qui obtient, paraît-il, des résultats surprenants.
Après quoi notre pontife énumère les progrès accomplis par le spiritisme, et naturellement il met au rang des miracles nombre de faits assez médiocres en eux-mêmes. Il demande si quelqu'un a des observations personnelles à présenter : quelquefois un monsieur ou une dame prend la parole, parle à son tour de révélations nouvelles et contredit le grand prêtre sur certains points (oportet haereses esse[2], il faut qu'il y ait des hérétiques). De même que le protestantisme a ses dissidents, de même le spiritisme semble devoir engendrer d'innombrables sectes. Tout protestant, disait Luther, est pape, une bible à la main ; tout spirite peut greffer sa chimère sur celle d'Allan Kardec, qui est elle-même la chimère d'une foule de thaumaturges depuis que le monde est monde.
Alors commencent les manifestations : le président s'adresse aux dames, au monsieur, qui siègent autour de lui, les prie d'écrire une tirade spirite, de dessiner une gravure spirite. Et aussitôt ces personnes se mettent à écrire, à dessiner. On contemple le spirite dessinateur qui travaille avec agilité et qui, au bout d'une demi-heure, vous présente une esquisse quelconque.
Elle ne vaut pas grand-chose, mais les initiés ont l'admiration facile et se pâment. Sans parler de certains ateliers où des peintres brossent en vingt-cinq minutes une toile pleine de maestria, j'ai vu récemment dans le salon littéraire de Mademoiselle Bénard à Bruxelles, un artiste, M. Dick James, qui, en deux minutes, dessine au fusain des têtes fort ressemblantes de gens connus.
Quant aux élucubrations de ces dames, on ne manque pas non plus de les lire solennellement, et chacun de s'exclamer : ce sont en général des lieux communs sur le devoir, sur Allan Kardec, sur tel ou tel esprit. Un jour, je n'ai pu m'empêcher de dire à mon voisin : « Comment donc se fait-il que les esprits dictent des choses si médiocres ? Pourquoi n'est-il jamais sorti [76] de la une oeuvre hors de pair ? Pourquoi ces vers ou cette prose portent-ils toujours la marque de celui qui les écrit ? Est-ce que tout journaliste un peu expert ne remplirait pas trois ou quatre pages en une demi-heure ? - C'est, me répond-on, que vous n'avez pas la foi ! - Eh ! je ne suis pas un initié, mais un curieux qui veut s'instruire, et j'ai bien le droit de raisonner comme saint Thomas. C'est un cercle vicieux où vous prétendez m'enfermer, une pétition de principes que vous voulez m'imposer. Vous me parlez sans cesse de choses merveilleuses, et je n'aperçois jamais rien. Vous m'envoyez aux Etats-Unis ? Mais c'est la patrie du humbug, des barnums, des mystifications colossales. Souvenez-vous du mot de Flaubert : « Malgré les peintures des vases grecs, on peut affirmer que le trépied de la Pythie, à Delphes, n'était autre qu'une table virante. »
Tandis que les médiums écrivent et dessinent, on s'empresse autour des médiums de la table qui opèrent dans le salon. Un dignitaire de céans m'invite à m'asseoir en face de lui et à poser les mains sur une petite table ronde très légère. Il fait une prière à l'esprit de la table et me demande de songer à une personne morte de mes amis ou de ma famille, « C'est fait. - Très bien. Cher esprit, êtes-vous disposé à répondre à Monsieur ? » - La table se soulève et deux fois frappe du pied : pan ! pan ! Cela signifie oui. « Alors, cher esprit, je vais vous interroger. Je prononcerai toutes les lettres de l'alphabet, et vous aurez la bonté de m'arrêter quand j'arriverai à la première lettre du [77] nom de la personne. » Et il dit gravement : « A, B, C, D, E, » etc. Soudain la table s'incline. « C'est G, fait le médium. - Non. - Alors, recommençons,' ; l'esprit n'est pas infaillible, et il peut être distrait ou se sentir mal disposé envers Monsieur. » On reprend l'alphabet ; quelquefois l'esprit tombe juste, surtout avec les dames qui, plus nerveuses, impriment peut-être sans y penser une impulsion à la table au moment où vient le nom de la personne. Quant à. moi, l'épreuve n'a jamais réussi ; et jamais non plus je n'ai vu tourner ou se soulever une lourde table, une table de congrès diplomatique. A l'appui de mon scepticisme, je retrouve ce passage d'une lettre de Mérimée, un des favoris de la cour des Tuileries sous Napoléon III, au moment où les fantasmagories du thaumaturge Hume tournaient un peu plus qu'il ne convient les cervelles dans le cercle de l'Impératrice :
« Quant aux esprits frappeurs, j'y croirai quand ils auront fait un sonnet spirituel au lieu des tours de passe-passe qui leur sont ordinaires. Dans ma jeunesse, j'ai étudié la magie, j'ai tiré la bonne aventure, et j'ai fait plus d'une prédiction qui s'est vérifiée. J'ai prédit à l'impératrice qu'elle monterait sur un trône, j'ai prédit la naissance du prince impérial, ou plutôt que ce- serait un garçon, la veille de sa naissance. J'ai fait tourner des tables, et une fois la tête d'une gouvernante, une fort jolie personne qui avait bien envie de faire des folies, et à qui je donnais par la magie de fort bons conseils. Mais c'est précisément à cause de cela que je ne crois plus aux esprits. »
[78] Napoléon III partageait un peu l'engouement de l'impératrice[3] (1). Un jour, il invite Alfred Maury, bibliothécaire aux Tuileries, à assister à une séance de Hume.
Maury prend place autour de la table, on éteint presque toutes les lumières, la table s'agite, les dames protestent qu'elles sentent des contacts bizarres, des frôlements d'ailes. Flairant quelque supercherie, le savant glisse sa main sous la table, saisit un pied nu, qui se retire vivement. La séance finie, on éclaire le salon, chacun admire ou feint d'admirer, et Maury, bon observateur, remarque que Hume est chaussé de bas de soie et de petits escarpins. Plus de doute. Ses longues jambes, son pied, ont fait l'office des esprits. « Et vous n'avez rien dit ? questionnait le Dr Azam lorsque [79] Maury lui conta l'aventure. - Non certes, on m'aurait mis à la porte. »
« Le fameux Hume, écrit Vielcastel en 1858, l'homme à la seconde vue, l'Américain qui transportait les tables et tournait les têtes des Parisiens, qui évoquait les morts devant l'Empereur et l'Impératrice, a été mis à Mazas comme voleur et s..., puis enfin chassé de France pour éviter les débats d'un procès scandaleux où tant de personnes se seraient trouvées compromises... »
L'Impératrice croyait aux tables tournantes et interrogeait les esprits sur toutes choses. Le 3 mars 1854» comme l'Empereur entre dans sa chambre, elle lui jette aussitôt : « Arrive donc, Louis, je cause politique avec ma table. » Là-dessus la table répond qu'on ne brûlera point de vaisseaux russes, qu'il n'y aura pas de combat, que ce ne sera qu'une guerre de plume.
« A la bonne heure, sourit l'Empereur, s'il y a des flots d'encre versés, il n'y aura pas de flots de sang. »
Ensuite, la table prophétise que la guerre durera sept mois. « Cela vaut mieux qu'une guerre de Sept ans, remarque Napoléon III. » L'évêque de Nancy, après quelque résistance, pose à la table cette question : « Que devient l'Ame après la mort ? » Mais cette fois la table garde le silence, et rien ne peut la faire sortir de son mutisme.
Les esprits ont leurs engouements et leurs modes, comme les humains ; ainsi pendant quelque temps les boules de cristal devinrent leurs ambassadrices auprès des faibles mortels. Le fameux Almanach Zadkiel, rédigé par Morrison de Londres, obtint une vogue extra-[80] ordinaire ; des hommes de premier mérite passaient leur temps à converser avec les esprits qui siégeaient dans la boule de cristal : Eve, Titania, le roi Arthur et ses compagnons, Judas Iscariote, donnaient la réplique à l’évêque de Sheffield, à des colonels et à des lords.
Quant aux dévotes de la nouvelle doctrine, elles étaient bien plus nombreuses que les dévots. Dans le procès intenté à Morrison en 1863, on entendit des dépositions comme celle-ci : « J'ai vu dans le globe soixante-dix anges gardiens. - C'est beaucoup, dis-je à M. Morrison. » Et lui : « Oh ! il y a des personnes qui en ont vu davantage. » L'accusateur, l'amiral Belcher, fut condamné à une livre sterling d'amende « attendu que chacun a le droit d'être trompé, puisque tel est son bon plaisir. » N'est-ce pas là une plaisante et logique application des principes de la liberté anglaise ?
Ni l'esprit, ni le talent, ni le génie ne préservent de cette superstition, dans le passé et dans le présent. Les tables tournantes, le bric-à-brac de l'occultisme dominaient entièrement Delphine de Girardin, et, pendant dix jours qu'elle passa chez Victor Hugo à Jersey en 1853, elle entreprit de convertir son entourage, et employait ses soirées à évoquer les morts. Les premières tentatives ayant piteusement échoué, elle déclara avec tranquillité que les esprits n'étaient pas des chevaux de fiacre, qui attendaient patiemment le bourgeois, mais des êtres libres et conscients qui ne venaient qu'à leur heure. Une dernière épreuve réussit beaucoup mieux, si bien même qu'elle impressionna Auguste Vacquerie. Dans son ardeur de propagande, Madame [8l] de Girardin lui envoya de Paris deux tables : une petite, dont un pied formait un crayon qui devait écrire ou dessiner ; une table à cadran d'alphabet dont une aiguille marquait les lettres[4] (1).
Dans ses Souvenirs littéraires, Maxime du Camp raconte les prouesses de Tessié du Motay, savant chimiste qu'avait fasciné le spiritisme. A l'entendre, il avait évoqué Lavoisier, Frédéric le Grand, etc. Maxime du Camp n'avait qu'à se présenter, son incrédulité tomberait comme celle de saint Thomas quand il aurait vu.
I1 vint. Du Motay lui dit : « Qui voulez-vous ? - Mahomet. » Pan ! pan ! L'âme du prophète frétillait dans la table. Je lui demandai pourquoi les pèlerins doivent enterrer les rognures de leurs ongles et de leurs cheveux dans la vallée de Mena ; l'explication fut peu satisfaisante. Je dis : « Je voudrais adresser au prophète une question touchant des choses mystérieuses, mais je ne voudrais la formuler que si d'avance il consent à répondre. » Pan ! pan ! Je dis alors lentement et à haute voix pour être bien compris : Etneim ou [82] etneim youbkou hem ? Mahomet resta coi. J'insistai. Le pauvre guéridon ne savait de quel côté tourner ; je ne voulus pas en avoir le démenti : trois fois de suite je répétai la phrase ; le guéridon continua à se taire.
J'avais dit : Deux et deux, combien cela fait-il ? Et Mahomet n'avait jamais pu répondre : Arba, quatre. J'arrêtai l'expérience. »
« Gérard de Nerval avait découvert chez moi une ménagère pivotante à trois plateaux superposés, faite, sous Louis XVI, et qui avait appartenu à ma grand-mère ; les esprits aimaient ce meuble de salle à manger : ils y logeaient et y prononçaient des discours. La douce folie de Gérard s'en réjouissait, et je me gardais bien de n'être pas de son avis. Le personnage qu'il appelait et qui ne manquait jamais d'accourir était Adam : non pas l'Adam de l'aurore du monde, immaculé, marchant dans le paradis et dormant le front appuyé sur le liane des panthères ; mais l'Adam prévaricateur, chassé du paradis de délices, tombé sur la montagne de Sérendib, se désespérant et recevant de Dieu, en guise de consolation, le livre de la Kabbale à l'aide duquel Moïse, Josué, Hélie et Jésus ont fait leurs miracles. Or ce livre est perdu ; Toth, hiérogrammate, est le dernier qui en ait eu connaissance, et c'est pourquoi il est devenu immortel. Il s'agissait de le faire dicter à Adam, qui s'y prêtait avec plus de bon vouloir que de clarté. J'aidais Gérard, que j'aimais beaucoup et dont l'étrangeté pénétrée de démence m'intéressait. Nous commencions par des objurgations, car il était important que les esprits inférieurs ne vinssent pas troubler les confidences du père des [83] hommes. Gérard de Nerval, tourné vers l’est, dans la direction du pays des Hémiarites où fut enterré le bâton des patriarches, criait d'une voix lamentable et je répétais après lui : « Va-t-en, Lilith ! laisse-nous, Mahéma ! Non, Moloch ! non, tu n'auras pas nos enfants à dévorer. » Dans les grandes circonstances, Gérard dansait la danse de la déesse Dercéto, qui fut l'Astarté pisciforme ; pour être liturgique, j'aurais dû lui faire vis-à-vis et danser la danse de Dag, qui était le dragon à queue de serpent, mais j'y étais malhabile... »
M. Anatole France, membre de l'Académie française, me contait une autre expérience. Il fréquenta quelque temps une société spirite qui finit par se dissoudre, parce qu'on surprit l'imprésario, le barnum, en flagrant délit d'imposture ; mais avant cette mésaventure, il avait été attiré par un phénomène assez curieux, celui d'un crayon écrivant sur des ardoises, en cinq langues diverses, des communications qui venaient de cinq esprits distincts. Cette littérature polyglotte intrigua l'auteur du Crime de Sylvestre Bonnart ; il obtint qu'on lui remit les ardoises, les porta à l'expert Charavay, qui, après quelques minutes d'examen, lui lit remarquer que ce n'était pas les cinq esprits qui avaient écrit, mais une seule personne : les o étaient tous formés de la même façon ; les t portaient tous la même barre, etc. Il y avait un truc : on ne voyait pas celui qui opérait, et cependant une créature de chair et d'os comme vous et moi écrivait.
J'ai parlé plus haut d'un piano spirite. Un jour, on m'invite à une séance d'un médium anglais 'très accrédité [84] de l'autre côté de la Manche. J'arrive à l'heure dite et me rencontre avec une douzaine de personnes, toutes plus ou moins spirites, et, par conséquent, en état de grâce. Le médium était aveugle, parait-il ; il ne parlait que l'anglais et avait un interprète. Au milieu du salon, une table avec des cornets en carton et des boites à musique ; derrière, à un mètre du fauteuil du médium, le fameux piano. Ma curiosité était vivement excitée, non moins que ma méfiance ; mais je voulais avoir l'air convaincu. On nous enferme à double tour, on nous fait faire la chaîne magnétique, c'est-à-dire que nous nous tenions tous les mains sur la table par le petit doigt ; l'interprète souffle les bougies, et nous voilà dans une profonde obscurité.
Mon air naïf m'avait valu l'avantage d'être placé à droite du médium ; et, de la sorte, mon petit doigt était enlacé au sien ; de l'autre côté, j'avais une grosse dame très mûre, double et triple spirite qui, à chaque instant, se prétendait inondée de fluide magnétique. L'interprète nous prie de chanter, car les esprits aiment la gaieté, non moins que l'obscurité. Nous entonnons des airs d'opéra, des refrains de toute sorte : un véritable concert philharmonique de matous. Cette mise en scène musicale avait-elle pour but de distraire notre attention ?
Peut-être. Quoi qu'il en soit, au bout d'une demi-heure environ, le médium prononça en anglais quelques mots signifiant que les esprits n'apparaîtraient pas ce soir, mais qu'il y aurait d'autres manifestations. Première déconvenue. Un monsieur qui a déjà assisté à une autre représentation, murmure que jamais les esprits [85] ne daignent se montrer, et peste contre ces grands seigneurs qui nous trouvent sans doute de trop mince qualité. On le prie de se taire, sinon les esprits pourraient bien s'en aller tout à fait. Le médium soupire profondément, et, au moment où il me croit bien occupé à chanter, je sens son doigt se dégager du mien très doucement, et ce doigt remplacé par je ne sais quoi, une main articulée, j'imagine. Un instant après, redoublant d'attention, je l'entends relever la tôle et commencer à parler d'une voix rauque. - Ah ! voilà Jenkins ! s'écrie le compère interprète. - L'esprit Jenkins commence de parler par l'organe du médium, et sa voix semble sortir de tous les coins de la chambre : les boites à musique s'enlèvent, jouent des airs, le piano se met de la partie, les cornets s'agitent, dansent sur les épaules et les têtes les plus proches du médium. Cela dura une heure environ, le tout coupé de chants et d'exclamations admiratives, dont je fournissais ma bonne part.
Enfin, on me prie de me lever, un fort remue-ménage se produit ; la main véritable du médium s'accroche de nouveau à la mienne, quelque chose se soulève, on allume les lampes, et l'Anglais se trouve assis dans son fauteuil, au milieu de la table, dans l'attitude d'un homme qui sort d'un profond évanouissement, et j'ai ma chaise passée dans le bras.
L'Anglais était ventriloque, cela va sans dire, et je me demandai un instant si je dévoilerais la supercherie.
Le voisin de gauche s'approcha de moi après la cérémonie et voulut connaître mon impression. Je souris doucement. « C'est l'enfance de l'art, » affirmait-il. Et [86] en effet, les prestidigitateurs hindous, japonais, Robert Houdin, les Isola, exécutent des tours bien plus étonnants.
Église contre Église ! Très hostile à l'Église catholique par laquelle il se prétend persécuté, le spiritisme se pose comme une morale, une religion, une médecine, une philosophie ; c'est la panacée universelle. Je n'ai pas vu célébrer de mariages spirites, mais il y a le baptême spirite, l'enterrement spirite. Dans ce dernier, le successeur d'Allan Kardec prononce un discours à la maison mortuaire, un autre au cimetière ; sur le catafalque, on place un drap de velours bleu, avec des étoiles d'argent, des soleils et un arc-en-ciel sur lesquels se lisent ces mots : « Naître, mourir, renaître encore et progresser sans cesse, telle est la loi. - Solidarité universelle. - C'est la religion, et non une religion. –Hors la charité point de salut. »
Est-ce une imitation des vieux rites catholiques ? Le spiritisme a ses exorcistes : il semble avoir envie d'endosser cette défroque du temps jadis, et voici ses formules d'exorcisme, assez simplement belles d'ailleurs.
Par l'obsédé :
« Mon Dieu, permettez aux bons esprits de me délivrer de l'esprit malfaisant qui s'est attaché à moi. Si c'est une vengeance qu'il exerce pour des torts que j'aurais eus jadis envers lui, vous le permettez, mon Dieu, pour ma punition, et je subis la conséquence de ma faute. Puisse mon repentir me mériter votre pardon et ma délivrance ! Mais, quel que soit son motif, j'appelle sur lui votre miséricorde ; daignez lui faciliter la [87] route du progrès qui le détournera de la pensée de faire le mal. Puissé-je, de mon côté, en lui rendant le bien pour le mal, ramener à de meilleurs sentiments !... »
Pour l'obsédé :
« Dieu tout-puissant, daignez me donner le pouvoir de délivrer N... de l'esprit qui l'obsède ; s'il entre dans vos desseins de mettre un terme à cette épreuve, accordez-moi la grâce de parler à cet esprit avec autorité.
Bons esprits qui m'assistez, et vous, son ange gardien, prêtez-moi votre concours ; aidez-moi à le débarrasser du fluide impur de nt il est enveloppé. Au nom de Dieu tout-puissant, j'adjure l'esprit malfaisant qui le tourmente de se retirer. »
Pour l'esprit obsesseur :
« Dieu infiniment bon, j'implore votre miséricorde pour l'esprit qui obsède N..., faites-lui entrevoir les divines clartés, afin qu'il voie la fausse route où il s'est engagé. Bons esprits, aidez-moi à lui faire comprendre qu'il a tout à perdre en faisant le mal, et tout à gagner en faisant le bien. Esprit qui vous plaisez à tourmenter N..., écoutez-moi, car je vous parle au nom de Dieu. Si vous voulez réfléchir, vous comprendrez que le mal ne peut l'emporter sur le bien, et que vous ne pouvez être plus fort que Dieu et les bons esprits... Mais, par cela même que Dieu est bon, il veut bien vous laisser le mérite de cesser de votre propre volonté. C'est un répit qui vous est accordé... »
J'oubliais les médecins spirites qui prétendent vous guérir en se chargeant de votre maladie qu'ils rejettent ensuite ; les chiromanciens spirites, et surtout les photo-[88] graphes spirites. Encouragé par le succès de certains photographes spirites américains, un certain Buguet essaya d'importer cet article à Paris, et, pendant quelque temps, il réussit assez bien, reproduisant derrière les naïfs des apparences spectrales qui figuraient plus ou moins l'Ame réincarnée de leurs parents et amis.
Mais Buguet n'avait pas toujours du fluide, et il lui semblait intolérable de renvoyer, sans les satisfaire, des clients qui payaient 20 francs chaque photographie. Alors il venait en aide à sa médiumnité défaillante par certains moyens artificiels, tels que boites de poupées, maquettes articulées, châssis à pivot, interposition d'une personne derrière le client. Chose admirable, les clients reconnaissaient les personnes demandées ; cependant il y eut de regrettables méprises : un épicier qui tenait à voir sa défunte épouse ne reçut pour ses 20 francs que le spectre d'un militaire. La curiosité de la justice fut mise en éveil, Buguet arrêté avec son complice Firman, et le procès se termina par un an de prison.
Il y a quelques années, le spiritisme avait un grand salon, celui de lady Caithness, duchesse de Pomar, que ses amis regretteront toujours pour la beauté de son âme et la grâce inoubliable de son hospitalité. Que de fois n'ai-je pas entendu des mondains, des indifférents, s'écrier : « Eh bien ! cette pauvre duchesse est morte ! C'est grand dommage ! » Quel éloge dans ce pays où Musset disait à propos de la Malibran morte depuis quinze jours :
Sans doute il est trop tard pour parler encor d'elle !
[89]
La duchesse de Pomar était une fervente adepte de l'occultisme ; auprès d'elle se groupaient force spirites, mages, thaumaturges : elle avait fondé une revue, l'Aurore, et publiait de nombreux ouvrages[5] (1)[6] en l'honneur de cette religion, qui, m'a-t-elle dit, la rendait pleinement heureuse. Son coeur, son imagination, débordaient peut-être dans son cerveau, mais avec quelle bonhomie touchante, avec quelle conviction profonde, et quelle recherche passionnée du bon, du beau et du vrai ! Son hôtel de l'avenue Wagram, appelé Holyrood, était consacré à Marie Stuart, considérée comme une sorte de divinité tutélaire, comme le génie familier de l'endroit. La reine d'Ecosse avait là son oratoire, avec des portraits, des statues, une espèce de chemin de croix où se trouvaient peints les principaux épisodes de sa vie si douloureuse : là se réunissaient les initiés, c'est là qu'on évoquait la belle princesse, les esprits. La demeure était somptueuse, digne des hôtes invisibles qui la hantaient, dont l'Aurore recueillait avec soin les communications. Nombre de spirites, appartenant à la meilleure compagnie, formaient le bataillon fidèle de la duchesse. Le jour où je lui fus présenté, un monsieur qui la saluait en lui baisant la main, dit tranquillement : « Duchesse, je vous supplie de me mettre aux pieds de la reine. » Et elle de [90] répondre avec la même sérénité : « Je ne la verrai ni aujourd'hui ni demain, mais après-demain sans faute je lui transmettrai vos compliments. » On entendait chez elle les conférenciers spirites, Mme Blavatsky entre autres, mais il y avait aussi des conférences scientifiques, littéraires, historiques, des représentations théâtrales, des concerts, de très beaux bals où l'élément spirite ne dominait point. La châtelaine d'Holyrood m'avait demandé de donner une conférence dans cette magnifique salle où quatre cents personnes tenaient fort bien assises ; j'avais choisi comme sujet : Les Femmes du XVIIIe siècle. Deux de mes amies la rencontrent dans un salon et lui parlent avec beaucoup de bienveillance de votre serviteur. « Oui, dit-elle, le sujet de la causerie n'est pas mauvais ; mais je suis préoccupée. - Et pourquoi donc, chère Madame ? - Lorsque j'ai annoncé la nouvelle à la reine, elle a froncé le sourcil et m'a tourné le dos. » Depuis j'avais conquis les bonnes grâces de la reine, et la duchesse m'honorait de son amitié. Et, chose rare chez les apôtres, elle n'essayait pas de me convertir à ses croyances : en vérité, la noblesse de son caractère, le charme de son esprit imposaient à tous le respect.
II y a un coin de divin dans l'homme, un coin qu'il faut remplir, à tout prix, de vérité ou d'erreur. Et les illusions ne sont pas la moins charmante, ni la moins chère de nos propriétés. Heureux ceux qu'elle aide à faire une agréable promenade à travers l'existence ! Ces théosophes ont une foi, et n'en a pas qui veut ; d'ailleurs, ils ne manquent point d'affirmer que l'erreur [91] d'aujourd'hui sera la vérité de demain, et ils invoquent l'histoire. Je crois, pour ma part, qu'elle les condamne ; mais ne les troublons pas dans leur chimère.
[1] (1) A. BABIN : Le Spiritisme à sa plus simple expression, 1887, in-16. - D'ASSIER : Essai sur l'humanité posthume et le spiritisme, 1883, in-12. - René CAILLIÉ : OEuvre de Rouslaing : Spiritisme chrétien, in-8 - Dr Philip DAVIS : La Fin du monde des Esprits ; Le Spiritisme devant la raison et la science, 1892, in-18. - Gabriel DELANNE : Le Phénomène spirite ; Le Spiritisme deeant la science. - Félix FABART : Histoire philosophique de l'occultisme. - Dr Paul GIBIER : Le
Spiritisme, étude historique, critique et expérimentale. - J.-E. GAILLET ; La Chute originelle selon le Spiritisme, 1884, in-18. – Louise JEANNE : Causeries spirites. - William CROOKES : Recherches sur les phénomènes du spiritualisme. - E. LENOIR : Étude sur le spiritisme, son histoire et son état actuel. - PAPUS : Considérations sur les phénomènes du spiritisme ; Le Spiritisme. - PLYTOFF : La Magie, les lois occultes, la Théosophte, l'Initiation, le Magnétisme, le Spiritisme, 1890, in-18. - ROUXEL : Spiritisme et Occultisme. - WAHU : Le Spiritisme dans l'antiquité et dans les temps modernes. – Emile YUNG : Hypnotisme et Spiritisme, 1890, in-8. - L. BERTRAND : La Religion spirite, son dogme, sa morale et ses pratiques. - D' SURBLED : Spirites et Médiums ; Spiritualisme et Spiritisme. – Charles TRUFY : Causeries spirites. - ALI.AN KARDEC : Le Livre des Esprits ; Le Livre des Médiums. - J. BOUVÉRY : Le Spiritisme et l'anarchie devant la science et la philosophie, 1893. - Léon DENIS : Christianisme et Spiritisme. - E. GYEL : Essai de revue générale et d'interprétation synthétique dit spiritisme. - JEANNIARU DU DOT : Le Spiritisme dévoilé. - Max TUEON : Spiritisme expérimental. – Comtesse WACHTMEISTER : Le Spiritisme à la lumière de la théosophie ; - Yves PLESSIS : Essai d'une bibliographie française méthodique et raisonnée de la Sorcellerie et de la possession démoniaque. 1900, in-8. - Annales des Sciences psychiques. - Journal du Magnétisme. – Le Voile d'Isis. - La Revue spirite, etc.
[2] Oportet haereses esse disait saint Paul aux Corinthiens. Il faut qu'il y ait des hérésies. C'est à travers les erreurs que se définit la véritable doctrine.
[3] (1) Madame de Beauharnais avait pleine confiance en Mademoiselle Lenormand ; Wellington consulta celle-ci pour connaître le nom de l'homme qui tenta de l'assassiner en 1818 ; le tsar Alexandre la visitait fréquemment au congrès d'Aix-la-Chapelle. Mme Montgruel eut aussi sa grande vogue, et Charles Edmond a rapporté la scène où, chez la belle comtesse Kalergis, celle-là même que Théophile Gautier célébra dans sa Symphonie en blanc majeur, la voyante vaticina au général Cavaignac, qu'elle prenait pour le prince Louis Bonaparte, l'élection de celui-ci à la présidence de la République. – A son tour, Daniel Stern (Souvenirs, p. 385) raconte sa visite à Mlle Lenormand, alors bien déchue de son prestige ; elle note la croyance de Goethe à cet élément mystérieux qu'il appelle das Dämonische, lequel se manifeste chez les animaux et surtout chez l'homme « où il produit des phénomènes énigmatiques auxquels on a donné une multitude de noms divers, qu'on a décrits en vers et en prose, mais que n'ont pu expliquer encore aucune religion, aucune philosophie... Mickiewicz croyait, lui aussi, à cette puissance occulte qui réside en certains hommes et leur soumet l'esprit, le coeur et la volonté des autres... » C’est là un legs de l'antiquité.
[4] (1) La comtesse Potocka raconte fort sérieusement la prophétie d'un astrologue à Poniatowski, castellan de Cracovie, au moment même de la naissance de son fils Stanislas : « Je te salue, roi des Polonais, je te salue roi dès aujourd'hui, tandis que tu ignores encore et l'élévation à laquelle tu es prédestiné, et les malheurs qui en seront la suite. » En effet Stanislas fut roi et la Pologne fut démembrée, Rulhièrc rapporte la même prédiction, mais faite par un familier de la maison, un aventurier italien, astrologue, alchimiste, entretenu au château à titre de chirurgien. - Comtesse P'OTOCKA : Mémoires, p. 35 ; - Rhulhière : Oeuvres posthumes, tome 1er, p. 238.
[5] (1) L'Ouverture des sceaux ; Révélations d'en-haut sur la science de la Vie ; Le Spiritisme dans la Bible ; Théosophie sémitique : les vrais Israélites ; La Théosophie universelle, théosophie bouddhiste ; La Théosophie chrétienne ; Le Secret du Nouveau Testament, et.. - Et en anglais : Serious letters to serious friends ; The mystery of the ages : Old truths in a new lights, etc.
[6] Sur Gallica, BNF, Fragments glanés dans la Théosophie occulte d'Orient par lady Caithness, duchesse de Pomar,... - impr. de V.-Eug. Gauthier (Nice) - 1884 ; La théosophie universelle : théosophie bouddhiste / par lady Caithness,... - G. Carré (Paris) - 1886 ; "Je me suis éveillé". Conditions de la vie de l'autre côté. Communiqué par écriture automatique. Édité par la Duchesse de Pomar (lady Caithness) - rédaction et administration de l'"Aurore" (Paris) - 1895
Lorsque, d'après le conseil de son protecteur Pantagruel, Panurge alla demander s'il devait ou non prendre femme à Herr Trippa, lequel, au dire de Rabelais, voyait toutes choses éthérées et terrestres sans besicles, discourait de tous cas passés et présents, prédisait tout l'avenir, mais, semblable à l'astrologue de la fable, ne se doutait point de ce qui se passait dans sa propre demeure, - ce singulier savant fit grand étalage de ses connaissances, et proposa à son client de lui tirer son horoscope de vingt façons différentes : le feu, l'air, l'eau, un miroir, un crible, des [50] tenailles, la farine d'orge, le jeu d'osselets, le visage, les cartes, la sternomancie, la libanomancie, la ventriloquie, les charbons ardents, l'huile, la botanomancie, l'astrologie, l'ichtyomancic, les vers des sibylles, les aruspices, le vol des oiseaux, la nécromancie, etc. Et, pour terminer cette kyrielle de noms plus ou moins hétéroclites, la chiromancie et la métopomancie, qui sont l'art de la divination par les lignes de la main et du front. - « Va, s'exclama Panurge, fol enragé, au diable ! A tous les diables soit le sorcier, l'enchanteur de l'Antéchrist ! Vrai Dieu, comme il m'a parfumé de fâcherie et diablerie, de charme et de sorcellerie ! Je ne ferai bonne chère de deux, non, de quatre jours ! »
Ceci prouve que la chiromancie ne date pas d'hier, et qu'au moyen-âge on la pratiquait moult bien, qu'elle entrait dans le bagage de ces prétendus sorciers dont on faisait jadis de si beaux autodafés, et dont les gens sages se contentent de sourire aujourd'hui. Alors florissaient zingaras, bohémiennes, tireuses de caries, sibylles, sorciers et autres personnes qui se prétendaient employées chez la Providence ou tout au moins chez Belzébuth. Et si, pour rendre une croyance respectable, il suffisait d'invoquer son ancienneté, on pourrait rappeler avec Desbarolles lui-même que la chiromancie nous vient des Grecs, qui l'avaient empruntée aux Égyptiens, ceux-ci aux Asiatiques, aux prêtres chaldéens.
Science ou non, la chiromancie se perd dans la nuit des temps ; mais il faut rendre cette justice à Desbarolles, [5l] qu'il lui a donné des allures régulières, qu'il a codifié ses règlements épars, et cherché à les accommoder avec les idées modernes. Il en est pour ainsi dire le Malherbe, le Victor Cousin, et son livre justifie un peu l'intérêt qui s'attachera désormais à cette tentative.
Imitateurs, pasticheurs, plagiaires, rivaux, disciples, rien n'a manqué à sa gloire ou à sa gloriole : ceux qui ont écrit après lui ne font en général que rééditer sous une forme plus ou moins aimable ses idées, ce sont de médiocres copies d'un bon original.
Rien en lui du thaumaturge, de l'hiérophante qui aimerait mieux mourir que de rompre d'une ligne. Représentez-vous un vieillard doux, fin, à la parole élégante et facile, avec des yeux observateurs qui semblaient fouiller au fond de la conscience : les chiromanciens regardent autant la figure que la main, ils font appel à la graphologie, à la physiognomonie, et une sorcière trop célèbre, la Voisin, refusait de tirer leur horoscope aux personnes qui se présentaient avec un masque, par cette raison qu'elle ne se connaissait point aux physionomies de velours. Et c'est pourquoi ils se gardent bien de dire la bonne aventure aux clients qui ne veulent montrer que leurs mains, et cachent leur visage ; d'ailleurs ils proclament que l'ensemble du corps, aussi bien que les lignes, révèle, les aptitudes et les tendances de chaque personne : un tel est influencé par Jupiter, celui-ci par Vénus, celui-là par Mars, d'aucuns par plusieurs astres à la fois ; le corps entier serait donc, en chiromancie, un macrocosme, et la main un microcosme ; la main est le résumé de l'homme.
[52]
Alexandre Dumas fils tenait en grande estime Desbarolles, et il lui amena souvent des curieux qu'il étonnait, parait-il, par la justesse de ses aperçus et de ses intuitions. Parfois aussi le chiromancien voyait à côté. Un député va le trouver pour faire plaisir à une belle dame dont il était fort épris, et qui, bien entendu, l'accompagnait. Desbarolles, ayant observe qu'il portait à sa cravate une épingle en forme de fer à cheval, s'attache plus que de raison à cet indice, annonçant que mon ami devait s'occuper beaucoup de chevaux, d'armes et de chasse, que plusieurs signes infaillibles pronostiquaient un goût irrésistible pour la carrière militaire. Or, X... n'est jamais monté à cheval, il n'a jamais tiré un perdreau, il est pékin dans l'âme, il n'aime que la politique, et il est devenu un des grands personnages de la République. Une autre fois, Desbarolles crut reconnaître dans l'historien B... le musicien Salvayre, et il s'embourba profondément.
La grande objection au système de Desbarolles est l'argument tiré du libre arbitre, de l'éducation. Si vous prétendez prédire à chacun sa destinée, vous remplacez tout par la fatalité, et il n'y a plus qu'à répondre : c'était écrit. L'assassin qui coupe sa victime en petits morceaux pourra riposter au juge que ses lignes le condamnaient à tuer ; saint Vincent de Paul, les Petites Soeurs des Pauvres, si elles font le bien parce qu'une force supérieure les y contraint, n'ont pas plus de mérite qu'un Harpagon qui laisse mourir de misère son prochain. Du même coup vous supprimez le vice et la vertu, les codes et les tribunaux, la vie future et le droit à la [53] récompense. Et puis, quel compte tenez-vous de l'éducation, de la pression des événements et des hommes sur celui que vous étudiez? « Vous ne m'avez pas bien compris, répliquait Desbarolles : je reconnais le libre arbitre, l'influence de l'éducation, de la société ; mes prédictions n'enchaînent pas mon sujet dans un cercle d'airain, et ma chiromancie se base, non seulement sur l'astrologie, mais aussi sur la physiologie et la logique.
Je dis par exemple : Faites attention, votre nature dénote telles tendances qui pourraient vous perdre, et, si vous n'y prenez garde, vous succomberez un jour. Un homme averti en vaut deux ; je mets à votre disposition un instrument orthopédique qui permettra de vous redresser, je pose un phare qui dénoncera l'écueil à fleur d'eau, des parapets, des garde-fous qui vous empêcheront de tomber dans le précipice. L'Observatoire prédit, lui aussi : s'il annonce huit jours à l'avance une effroyable tempête, les marins avisés ne s'embarqueront pas. Huit jours, c'est l'avenir, c'est la fatalité combattue par la divination, par l'intelligence, et aussi par le libre arbitre. Et moi, fais-je autre chose ? J'annonce les tempêtes de la vie, l'époque probable de ces tempêtes; et je dis : « Restez dans le port ou changez de voie, cl vous éviterez la fatalité. »
Ainsi la chiromancie de Desbarolles n'exclut pas, elle concilie, elle admet même que les changements de caractère viennent se refléter dans les lignes de la main. Elle dérive de l'astrologie, enseigne que le soleil, la lune, les autres planètes ont une influence sur la terre, que nous sommes en rapport de lumière, de [54] magnétisme, d'électricité, avec les astres. Swedenborg affirme que la lune est un homme, Paracelse vaticine que toutes les étoiles se trouvent en communication directe avec la terre, et correspondent à une importante découverte : selon lui, il y a des étoiles qui ne se montrent, ne s'illuminent pour la terre, que lorsqu'une invention éclôt sur notre globe.
Je ne suivrai pas Desbarolles dans ses explications quelque peu entortillées sur la Cabale, le symbole indien Adda-Nari, les mystères orphiques et la lumière astrale, Jakin et Bohas, Hermès et la Table d'Émeraude.
I1 y a dans ses pages, comme il y avait dans ses conversations, à prendre et à laisser; je préfère donner quelques aperçus rapides sur les conclusions originales qu'il tire de prémisses amphigouriques.
Voulez-vous savoir comment d'Arpentigny inventa ou ressuscita la Chirognomonie ? Étant très jeune, il fréquentait chez un riche propriétaire qui, épris de sciences exactes, recevait force géomètres, mécaniciens, physiciens ; sa femme au contraire ne s'occupait que de littérature, de musique, de peinture, et chacun avait son jour de réception. D'Arpentigny, qui cultivait avec éclectisme les deux réunions, remarqua que les doigts des savants étaient plutôt noueux, tandis que ceux des artistes étaient lisses. Après de nombreuses observations, il établit sa première division : doigts lisses, doigts noueux. Aux premiers, il reconnut l'intuition, la spontanéité, la faculté de juger à première vue ; aux seconds, la réflexion, l'aptitude aux chiffres et aux sciences exactes. Selon lui, la première phalange, celle [55] qui porte l'ongle, représente la volonté, l'invention, l'initiative ; la seconde est le séjour de la logique, c'est-à-dire du jugement, du raisonnement ; la troisième est celle de la matière. Rappelons en passant qu'un homme d'esprit se piquait d'avoir inventé l’onglomancie, la bonne aventure par le simple examen des ongles de la main. Un de mes amis fit mieux encore : par manière de jeu, et dans un but de flirt, il créa la pédomancie, l'art de dire la bonne aventure par les pieds des jolies femmes : il n'opérait par sur les hommes, et je n'ai pas besoin de dire que les maris ou amis très intimes lui faisaient grise mine. Il prétendait avoir vu beaucoup de pieds, et arrivait aux mêmes conclusions que les chiromanciens : des variétés à l'infini, des signes extraordinaires permettant des prophéties confirmées par l'événement. Forse, comme disent les Italiens !
M. Ledos, dont Alexandre Dumas appréciait fort la perspicacité, se contente de l'examen attentif du visage; c'est la physiognomonie, système tiré sans doute de Gall et de Lavater : M. Ledos a, parait-il, beaucoup de clients.
La première phalange, la phalange onglée, a trois modes : 1° pointue avec des doigts lisses; 2° carrée avec des doigts lisses; 3° spatulée avec des doigts lisses. Les doigts pointus signifient : religiosité, extase, divination, invention, poésie, monde divin; - les doigts carrés : ordre, obéissance aux choses convenues, organisation, symétrie, pensée, raison, monde abstractif; -les doigts spatulés, ainsi nommés parce que chaque doigt offre la forme d'une spatule plus ou moins évasée, [56] disent : résolution, besoin de mouvement physique, action quand même, sentiment de la vie positive, recherche du confortable, audace ; monde matériel.
Les noeuds forment la transition entre les trois mondes. Le noeud philosophique, placé entre la première phalange et la seconde, sépare le monde divin et le monde moral ; il symbolise la lutte entre l'idée et la raison. Celui qui l'a aime à examiner les idées qui viennent à lui, et puis celles qui viennent aux autres, il se fait douteur, raisonneur, indépendant ; ce noeud se rencontre souvent chez les républicains. Le noeud d'ordre matériel, qui marque la limite entre la seconde et la troisième phalange, se rencontre chez les commerçants, les calculateurs, les spéculateurs, et, s'il y a excès, chez les égoïstes.
Les doigts courts jugent instantanément et ne s'occupent guère que des masses, de l'aspect général des choses. - Les mains longues indiquent l'amour des détails : avec elles on se propose plutôt le fini que le grand. Desbarolles affirme que le peintre de fleurs Redouté avait de grasses et grandes mains ; que Balzac, l'homme de la description minutieuse, avait de grandes mains pointues. - Les gens à doigts lisses, avec des noeuds, sont des gens à précautions et à manies.
Passons aux monts de la main. Nous sommes influencés directement par les planètes, nous avons en nous une foule de signes planétaires, nous communiquons avec le monde sidéral par la lumière astrale, par l'aspir et le respir fluidique. Les chiromanciens acceptent les riantes imaginations des poètes, et ne [57] croient pas, comme Hegel[2], que les étoiles soient une lèpre luisante à la surface du ciel. « Cet aspir, observe Desbarolles, a été, de toute antiquité, admis par la Kabbale, et les mystiques Paracelse, Swedenborg, Baptiste Porta, Athanasius Kircher, Maxvell, Van Helmont, Tenzel Wirdig, Robert Fludd et Jacob Böhme l'expliquent par la communication magnétique avec les astres. Et non seulement les mystiques, mais les grands hommes de tous les âges se sont préoccupés, sous un nom ou sous un autre, de l'aspir fluidique, et l'ont pressenti sans le définir. La médecine elle-même, sur ce point, n'est nullement en désaccord avec nous ; elle n'affirme ni ne rejette, elle doute comme la médecine doit toujours faire, jusqu'au moment où vient la preuve. »
Jupiter se trouve sous l'index, le doigt qui ordonne, montre, menace; il donne la religion fervente, l'ambition noble, les honneurs, la gaité, les mariages heureux ; quand il y a excès, c'est orgueil violent, amour de la domination ; en cas d'absence : paresse, égoïsme, irréligion, tendances vulgaires.
Saturne, sous le doigt du milieu, représente la fatalité, bonne ou mauvaise; quand il sourit, c'est prudence, sagesse, réussite; en cas contraire : tristesse, ascétisme, taciturnité, vie insignifiante ou malheureuse.
Apollon, placé sous l'annulaire (le doigt où l'on passe les bagues d'or), apporte le goût à ceux qui en ont le sceau, et avec le goût, le succès, la célébrité, la lumière, le calme de l'âme, la beauté qui fait aimer. S'il [58] y a excès, c'est le défaut de la qualité, amour de l'or, de la dépense, de la célébrité à tout prix, fatuité, légèreté, paradoxe.
Le mont de Mercure, sous le petit doigt, confère la science, l'éloquence, la spéculation intelligente, les inventions, la diplomatie, l'aptitude aux sciences occultes. Mais voici le revers de la médaille : Mercure étant le dieu des voleurs, inspire aussi la ruse, le mensonge, l'agiotage effréné, l'ignorance prétentieuse. J'ai vu un homme qui, pourvu d'un énorme mont de Mercure, en poussait les défauts aux dernières limites ; il m'arriva un jour de citer devant lui le mot de Goncourt : « Le commerce est l'art d'abuser du besoin que quelqu'un a de quelque chose. » Cette formule le ravit, et, pour un peu, il l'aurait fait graver en lettres d'or dans sa chambre à coucher.
Mars, dieu de la guerre, a son domaine en-dessous de la ligne de tête. Qualités : courage, résignation, dévouement ; excès : brusquerie, colère, tyrannie, cruauté ; absence du mont : lâcheté, puérilité, manque de sang-froid.
Au-dessous de Mars, le mont de la Lune. Qualités : imagination, poésie, rêverie ; excès : caprices, folle du logis, mobilité excessive, fanatisme, vapeurs, migraines ; absence du mont : manque d’idées, de poésie, sécheresse d'âme.
Le mont de Vénus est formé par la racine du pouce ; il est cerclé et comme enlacé par la ligne de vie. Qualités : beauté, grâce, mélodie en musique, désir de plaire, bienveillance, charité, tendresse ; excès : effronterie, [59] licence, vanité, inconstance ; absence : froideur, égoïsme, manque d'action et d'âme dans les arts.
Ainsi les monts, selon leur degré de développement, indiquent des qualités plus ou moins grandes. C'est le système suivi en phrénologie, et il en va de même des lignes.
Quatre lignes mères : la ligne de coeur, la ligne de tête, la ligne de vie, la ligne de chance.
La ligne de coeur, celle qui court au pied des monts, doit être bien nette, bien colorée, aller jusqu'à la percussion de la main, en partant de Jupiter ; alors elle signifie bon coeur, affection forte et heureuse.
La ligne de tête prend naissance entre le pouce et l'index ; droite, longue, elle se traduit par un jugement sain, une volonté forte, car elle traverse la plaine de Mars et va finir sur le mont de Mars : elle s'avance donc, toujours calme, à travers les luttes de la vie, sans les éviter, sans les craindre, sachant au contraire s'en faire un auxiliaire. Si elle descend du côté du mont de la Lune, on jugera moins sainement la vie, on la verra en artiste. Si elle ne s'avance que jusqu'au milieu de la main, elle annonce des idées sans portée, la faiblesse de caractère, l'indécision.
La ligne de vie contourne le pouce. Longue, bien formée, doucement colorée, elle présage une vie longue, heureuse, exempte de maladies graves. Pale et large, c'est mauvaise santé, instincts méchants. Courte, c'est une vie de peu de durée. Si elle se brise au même endroit dans les deux mains, c'est la mort ; si elle est double, il y a luxe d'existence. Les anciens chiromanciens [60] partageaient cette ligne en neuf ou dix compartiments représentant chacun dix années d'existence, et ils annonçaient les époques des maladies et blessures, d'après le compartiment où les signes se trouvaient placés.
La ligne saturnienne part de la ligne de vie, de la plaine de Mars ou du mont de la Lune, et arrive sur le mont de Saturne. Si elle est favorable, elle prophétise le bonheur, et remplace la Mascotte ou la corde de pendu pour ses heureux propriétaires. On a vu, parait-il, des lignes de bonheur se former après coup, comme aussi les organes du crâne diminuer ou augmenter, selon l'exercice plus ou moins grand des facultés qu'ils représentent. D'Arpentigny affirme que George Sand avait d'abord des doigts très lisses, auxquels vinrent des noeuds à la première phalange, dès qu'elle s'occupa de philosophie ; et si, d'après la théorie éclectique de Desbarolles, les mains peuvent se modifier d'après la direction qu'imprime la volonté, la destinée doit nécessairement se modifier aussi, et n'est pas irrévocablement fixée dès le début.
Voilà l'A. B. C. de la chiromancie, et il ne tient qu'à vous, lecteur, de pousser plus loin que l'alphabet. Il faudrait étudier aussi les signes secondaires de la main, ligne de foie ou hépatique, ligne du soleil, rascette, anneau de Vénus, étoiles, carrés, ronds, Iles, triangles, rameaux, grilles, chaînes, et bien d'autres signes qui diversifient à l'infini le caractère de l'individu. Par exemple, la ligne hépatique part de la rascette, près de la ligne de vie, se dirige sur le mont [6l] de Mercure : longue, bien colorée, droite, assez large, elle dénote une bonne santé, un sang riche, de l'harmonie dans les fluides, mémoire impeccable, probité, réussite en affaires. Tortueuse et ondulée, c'est tendance aux maladies et probité douteuse.
Ligne du soleil : partant de la ligne de vie ou du mont de la Lune, elle va tracer un sillon dans l'annulaire. Elle signifie : gloire, célébrité, amour de l'art, richesse, faveur, réussite par le travail. Ceux-là mêmes qui ne seront pas artistes recevront de cette ligne le désir des belles choses. Lorsque cette ligne se subdivise en plusieurs rameaux, c'est une sève trop abondante qui dissémine les forces et empoche le succès complet.
L'anneau de Vénus prend naissance entre Jupiter et Saturne, se perd entre l'annulaire et l'auriculaire en formant un demi-cercle. « Il indique ses tendances par son nom même; c'est l'amour effréné, aveugle, sans frein, c'est la débauche. Dans la Fable, Junon emprunte à Vénus sa ceinture pour inspirer à Jupiter des désirs lascifs. »
Il parait que les étoiles présagent un événement, heureux ou non, en dehors' de notre libre arbitre, souvent un danger; que l'Ile est une chose honteuse, à moins qu'elle n'annonce une maladie héréditaire ; que le carré dans la main donne le bon sens, la justesse, le coup d'oeil, l'énergie froide; toutefois un carré sur le mont de Vénus, c'est prison, couvent. Un point dans les lignes prophétise blessure, folie; un point blanc à la ligne de coeur, conquêtes amoureuses. Un rond sur les [62] monts est une auréole, gloire et succès en dérivent ; dans les lignes il devient un mauvais présage; un triangle annonce l'aptitude aux sciences; la croix ne dit rien qui vaille aux adeptes des sciences hermétiques, sauf sur le mont de Jupiter, où elle conduit à un mariage d'amour. Les rameaux sur les lignes disent : exubérance, richesse dans les qualités qui sont du domaine de la ligne où elles se trouvent ; les chaînes, les lignes capillaires, les grilles, sont en général des obstacles.
La chiromancie ne recule devant rien ; et ses adeptes prophétisent sans sourciller le nombre de mariages ou d'enfants; il parait même que c'est l'enfance de l'art.
Les lignes de mariages, de liaisons et d'enfants se trouvent entre la racine de l'annulaire et la ligne de coeur, tracées en travers sur la percussion de la main. Quand on prend de la fable ou de la tradition, on n'en saurait trop prendre.
Le triangle, qui se divise en angle suprême, angle droit et angle gauche, enclot la paume de la main, formé, d'une part, de la réunion de la ligne de tête avec la ligne de vie sous l'index, de l'autre, de la réunion de l'hépatique partie de la rascette avec la ligne de tête. Bien tracé, bien coloré, c'est un signe de bonheur, de santé et de longue vie.
Le quadrangle, appelé aussi table de la main, est l'espace placé dans la main entre la ligne de tête et la ligne de coeur ; assez large au milieu, plus large du côté du pouce, très large du côté de la percussion de la main, il signifie un homme loyal, heureux et fidèle ; étroit au [63] milieu, c'est disposition à l'injustice, à la malignité et à la tromperie : s'il manque dans la main, c'est méchanceté et malheur.
La rascette, ligne tracée sur la jointure du poignet à la main, forme une espèce de bracelet, est souvent double ou triple. Trois belles lignes unies, constituant le bracelet royal ou triple bracelet magique, donnent santé, richesse, quatre-vingt-dix ans de vie.
Un chapitre tout à fait agréable du livre de Desbarolles est celui qu'il consacre à l'examen des gens célèbres de son temps : Alexandre Dumas, Lamartine, Victor Hugo, Emile Augier, Jules Janin, le révolutionnaire Proudhon, Meissonnier, Gérôme, Diaz, Corot, Auber, Gounod, Frederick-Lemaître, Déjazet. Il les avait connus, fréquentés, chiromancés, il en parlait bien dans ses causeries, et ses portraits ont une fine saveur, un bouquet particulier.
Pour ma part, j'ai regardé, mais en amateur, beaucoup de mains masculines et féminines ; eh bien, malgré mon scepticisme, j'avoue n'en avoir jamais trouvé une qui fût exactement semblable à l'autre ; même il m'est arrivé de dire la bonne aventure à rebours, et, connaissant bien certaines personnes, n'ayant jamais vu leurs mains, de deviner avec quelque exactitude leurs principales lignes, les monts dominants. Il faut aussi convenir que cette sciencette est assez difficile à acquérir ; d'abord rien ne remplace une longue pratique, et un bon chiromancien doit avoir beaucoup réfléchi, comparé, observé. Tous les problèmes du fini et de l'infini ne s'agitent-ils pas dans ce petit espace qui va du poignet à l'ongle : la fatalité aux prises avec le libre-arbitre, la volonté individuelle avec la volonté générale, le tempérament avec l'éducation ? Thèse, antithèse et synthèse, comme dirait P. J. Proudhon. La main droite contredit, corrige souvent la gauche, les doigts donnent un démenti aux monts, ceux-ci aux lignes, les yeux et le visage aux mains. Faire la part des principes et des faits, remonter des détails à l'ensemble, improviser en quelques minutes toute une théorie morale sur le patient, laisser dans l'ombre, estomper les défauts trop graves, les menaces du destin, deviner le passé, le présent et un peu l'avenir, reconnaître les facultés dominantes, conjecturer les conséquences, établir son calcul de probabilités de telle sorte que la prophétie garde de toute manière un caractère de vraisemblance, comme ces oracles de Delphes qui pouvaient s'interpréter dans les deux sens; ne pas trop affirmer, corriger un horoscope par de prudentes réserves, flatter plutôt que gronder, ne pas oublier que l'on n'aime pas les Cassandres, les Jérémies, et que Philinte a plus de succès dans le monde qu'Alceste, tout cela est plus compliqué qu'on ne croit. Là comme ailleurs, il y a beaucoup de bavards, d'ignorants prétentieux, de radoteurs ; il y a même des gens d'esprit qui dissertent fort agréablement sur la main des jolies femmes qu'ils ont l'air d'étudier; mais les gens de talent sont rares ici comme ailleurs, et plus rares encore ceux qui au talent chiromancique unissent le bon goût.
Ma conclusion serait celle-ci : se défier des chiromanciens de profession, qui procèdent volontiers à la façon [65] des terroristes ou des charlatans ; ils effraient le client ou lui débitent à coups de hâbleries leur poudre de perlimpinpin. Voici une petite comédie, fort spirituellement contée par Michel Provins, qui a dû se jouer plus d'une fois dans la vie réelle. Personnages : le mari, la femme et l'amant : le mari a des soupçons vagues et consulte l'amant, qui lui conseille d'aller trouver le lendemain une diseuse de bonne aventure. Cependant il écrit à celle-ci, envoie un portrait fort exact de celui qu'elle doit recevoir, entrant dans des détails très précis, le tout accompagné d'un fort billet de banque avec promesse d'un second billet après la visite. Le mari arrive, la nécromancienne joue son rôle en conscience, révèle à son client un admirateur de sa femme qui lui fait une cour pressante et n'en est qu'aux bagatelles de la porte. Le soir même, B... et C... se retrouvent au cercle; B... est dans l'admiration, la sorcière l'a frappé de stupeur, elle a lu en lui comme en un livre ; pour un peu il ferait des excuses à sa femme, et, en attendant, il va congédier le soupirant platonique.
A mon humble avis, la chiromancie contient sa petite part de vérité. Et qui oserait affirmer le contraire ?
L'homme moral et physique n'est-il pas tout entier dans les traits, l'expression du visage, la démarche à laquelle les Orientaux attachent une importance capitale, ce qui n'est nullement sot ? La graphologie a pour base ce fait d'observation qu'il y a une révélation du caractère dans les gestes les plus habituels ; et en est-il un plus frappant que l'écriture ? D'admettre que la main, par sa structure grossière ou souple, franche ou [66] féline, trahit un peu l'homme intérieur, non seulement dans le fait accidentel de la pression, mais dans sa forme même et l'état de ses tissus; que moite ou sèche, grasse ou maigre, elle exprime le tempérament physique, permettant ainsi de conjecturer le caractère moral, la santé, les chances de longévité, qu'en un mot avec beaucoup de prudence, de réserve et d'imagination, on puisse tirer des conclusions ingénieuses, vraisemblables, véridiques même, - ceci ne saurait nous étonner beaucoup. Mais les monts de Jupiter, de Saturne ou d'Apollon, et tout ce bric-à-brac de l'utopie astrologique, voilà ce qu'il est difficile d'accepter sérieusement. En résumé, la chiromancie demeure un jeu de société, propre à passer le temps quand on n'a que faire, à rendre des services dans la vie de château, un jour de pluie automnale, entre gens d'esprit et bien équilibrés : car il n'y a rien de plus sot, parfois même de plus choquant que ces choses-là, quand elles sont maniées par des patauds et des pédants pour des naïfs et des nerveux.
[1] (1) Sur la chiromancie, la graphologie, la physiognomonie, on peut consulter DESBAROLLES : Les Mystères de la main. - D'ARPENTIGNY : La Science de la main. - Élie-Moïse GALENO : Traité de chiromancie, Vilna, 1869.
Eugène LEDOS : Traité de la physionomie humaine. - Richard FOERSTER : Die Physiognomik der Griechen, Kiel, 1884. - PIDERIT : La Mimique et la Physiognomonie, traduit de l'allemand par Girot, 1888. - Sophus SCHACK : Physiognomische Studien, Iéna, 1881. - J.-H MICHON : Système de graphologie. - Arsène ARUSS : Graphologie simplifiée, Paris, 1891. - Alcido COUILLIAUX : Études sur la graphologie, 1890. - CREPIEUX-JAMIN : L'écriture et le caractère: Traité pratique de graphologie ; La graphologie en exemples. - Louis DESCHAMPS : La philosophie de l'écriture. - DUBOIS : Notions élémentaire de graphologie. - Albert DE ROCORMONT : Causerie sur la graphologie. - RUYS : Traité de graphologie, 1899. - SUIRE : Dictionnaire de graphologie, 1892. - VARINARD : Cours de graphologie en sept leçons. - Alfred GIRAUD : Petit dictionnaire de graphologie. - Hans BUSSE : Bismarcks charakter. Eine graphologlsche Studie, Leipzig, 1898, etc…
[2] Avec Hegel l’idéalisme absolu, établi sur le concept d’être nécessaire, pilier fondamental du rationalisme métaphysique moderne, ne permet pas la moindre ouverture, ni pour le rien ni pour la liberté. Heinrich Heine de l’Allemagne p. 293 Gallica raconte : D'ailleurs la conversation de Hegel n'était jamais autre chose qu'une espèce de monologue, il semblait toujours se parler à lui-même avec le ton sépulcral de sa voix sans timbre qui allait très-bien sa pensée. Parfois je fus frappé de la vulgarité baroque de ses images dont beaucoup me sont restées daguerréotypées dans la mémoire. Un soir, dans sa maison, prenant le café après le diner, je me trouvais à côté de lui dans l'embrasure d'une fenêtre, et moi, jeune homme de vingt ans, je regardais avec extase le ciel étoilé, et j'appelais les astres le séjour des bienheureux. Mais le maître grommela en mi-même: « Les étoiles, hum! hum! les étoiles ne sont qu'une lèpre luisante sur la face du ciel. » - « Au nom de Dieu m'écriai-je, il n'y a donc pas là haut un local de Béatitude pour récompenser la vertu après la mort ? » Mais Hegel, me regardant fixement de ses yeux blêmes, me dit d'un ton sec « Vous réclamez donc à la fin encore un bon pourboire pour avoir soigné madame votre mère pendant sa maladie ou pour n'avoir pas empoisonné monsieur votre frère? » Heine ; 1-2. De l'Allemagne. [Volume...
Heine, Heinrich, 1855 Oeuvres complètes de Henri Heine ; 1-2. De l'Allemagne. [Volume 2] / [2] / [Henri Heine] - Michel-Lévy frères (Paris) - 1855 note CRPTRAD
Puisque j'ai cité le duc de Choiseul, je voudrais rappeler un de ses fidèles amis, le baron de Gleichen. Né [38] en 1735 à Nemendorf, chambellan de la margrave de Bayreuth, soeur de Frédéric II, Gleichen entre, grâce à la protection de Choiseul, au service du roi de Danemark, est son ministre pendant sept ans en France, pendant trois ans en Espagne ; on l'envoya ensuite à Naples, à Stuttgart; après sa mise à la retraite, il se retira à Ratisbonne, où il écrivit de piquants Souvenirs, et mourut en 1807. C'était un homme d'esprit, mais fort silencieux, qui ne prenait la parole que lorsqu'il croyait avoir une pensée intéressante à exprimer : on disait qu'avec lui les interlocuteurs avaient l'air de servir seulement de remplissage. « Après le dîner, écrit l'abbé Barthélémy, il se place auprès de la Grand'maman (Mme de Choiseul), où il ferme les yeux, la bouche, les oreilles, et reste impassible. » Une autre fois, l'abbé le définit plaisamment : « une espèce d'aventurier qui va de pays en pays, débitant ses agréments et son esprit, et, quand il a gagné tous les coeurs dans une ville ou dans un château, il les laisse là et s'en va d'un autre côté. » C'est lui qui, lors de l'expulsion des Jésuites d'Espagne, si habilement concertée par le comte d'Aranda, disait avec un air humble et fin : « Il faut convenir que l'art de chasser les Jésuites se perfectionne de plus en plus. » Causant avec un philosophe qui tenait de beaux propos hors de propos, celui-ci demande comment les Danois ont pu déférer un pouvoir sans bornes, absolu, à leurs rois : « C'est que, repart Gleichen, de tous les rois de l'Europe, les nôtres sont ceux qui savent le mieux que leur puissance vient du peuple. »
Il venait de reconduire à la frontière le roi de Dane[39]mark qui avait rendu visite à Louis XV en 1568, et jouait un soir aux échecs avec la duchesse de Choiseul.
Celle-ci, croyant qu'il n'y avait plus personne au salon, lui dit : « On prétend que votre roi est une tête... »
Gleichen, voyant quelqu'un derrière elle, répondit en baissant les yeux : « couronnée ». Elle comprit qu'on écoutait : « Pardon, reprit-elle, vous ne m'avez pas laissé achever ; je voulais dire que votre roi est une tête qui annonce les plus belles espérances. » Gleichen était l'adorateur discret et timide de Mme de Choiseul, de cette duchesse « si supérieure à toutes les duchesses de la terre », une des bonnes fortunes morales du XVIIIe siècle. Les recherches hyper scientifiques, l'alchimie, le passionnaient : Saint-Germain, Cagliostro, Lavater, Saint-Martin, avec leurs systèmes et leurs incursions dans l'inconnu, exerçaient une vive attraction sur son intelligence. Assez mélancolique et porté à la tristesse, il écrivait à la duchesse, à l'abbé Barthélémy, des lettres qui leur semblaient des chapitres détachés des lamentations de Jérémie ; il ne se sentait vraiment heureux qu'en France. L'ennui de Copenhague lui paraissait plus terrible encore que l'ennui espagnol ou l'ennui napolitain. « Il est aussi épais que l'eau qu'on y boit et l'air qu'on y respire. » Et vainement, Mme de Choiseul lui indique-t-elle sa recette contre l'ennui, contre la tristesse : se les cacher à soi-même ; vainement observe-t-elle qu'il n'appartient qu'à Hercule de vaincre la Chimère, que le ciel nous a donné les passions comme les ressorts de notre Ame et non comme ses tyrans ; Gleichen était persuadé, non guéri. C'est [40] que la mélancolie, l'ennui, sont plus que des défauts, sont des maladies organiques du caractère qui empoisonnent la volonté et l'empêchent de réagir; maladies qui admettent des palliatifs, auxquelles les médecins de l'Ame administrent bien rarement des remèdes efficaces.
Conseiller à un homme mélancolique de se voiler à lui-même sa tristesse, c'est proprement une pétition de principes, c'est résoudre la question par la question ; et puis la mélancolie a ses bienfaits, sa grandeur et presque sa sainteté. Ne lui devons-nous pas des chefs-d'œuvre ?
L'excellent Gleichen divertit ses amis les Choiseul en leur contant les exploits de sa chatte Erinelinde, qui mérite une place distinguée dans l'histoire des animaux par la logique raisonnée de ses actes. Par exemple, il la voyait sans cesse occupée à se mirer devant la glace, s'en approcher en couvant, gratter curieusement autour des cadres. Un jour, Gleichen eut l'idée d'établir un miroir de toilette au milieu de la chambre. Approchant, reculant tour à tour, Ermelinde commence par s'assurer qu'elle se trouve devant une glace pareille à l'autre; puis, passant derrière à plusieurs reprises, courant toujours plus fort, elle se place au bord du miroir, constate que le chat insaisissable ne peut être ni avoir été de l'autre côté. Et pour cela, elle se dresse, allonge les deux pattes afin de mesurer l'épaisseur, et, ayant acquis la conviction qu'elle ne suffit pas à contenir un chat, elle se retire lentement : comprenant alors qu'il y a là un phénomène hors de sa portée, oncques ne regarda aucune glace. Gleichen appelait Ermelinde [41] le Kant des chats : voilà un chat précurseur inattendu des doctrines positivistes.
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